La construction du Monument aux morts de Cour-Cheverny

La commune de Cour-Cheverny, comme beaucoup d’autres, a payé un lourd tribut à la Première guerre mondiale et nombre de ses jeunes appelés au front n’en sont pas revenus.
En novembre 1921, le maire, Gustave Brinon, présente au Conseil municipal, des propo­sitions « pour l’érection du Monument aux morts pour la Patrie ». Pierre Feitu, sculpteur, médailleur et orfèvre, s’est déplacé de Paris pour soumettre au Conseil, en fin de séance, la maquette du monument qu’il propose de réaliser et d’édifier à Cour-Cheverny.



Février 1922
Le maire informe le Conseil qu’un Comité exécutif concernant le Monument aux morts pour la Patrie vient d’être constitué. Ce Comité mixte est composé de cinq membres du Conseil municipal : messieurs Gustave Brinon (président), Laurenceau (trésorier), Blanchon (secrétaire), Venot, et Henri Cazin (asses­seurs). Ce Comité a pour mission :
- de traiter toutes les questions relatives à l’érection du monument qui sera placé sur l’emplacement actuel de l’ancienne usine à gaz, dont le terrain est propriété communale ;
- de régler les rapports, de trancher les litiges et tous les différends qui pourraient se produire, soit avec le sculpteur, Pierre Feitu, chargé de la partie artistique, soit avec l’archi­tecte parisien Julien de Puthod, désigné pour la conduite les travaux ;
- de s’occuper de la gestion des fonds pro­venant des dons, quêtes et souscriptions recueillis jusqu’au jour où le total en sera arrêté définitivement.
Le jour de l’inauguration, la remise solennelle du monument sera faite à la commune par les membres du Comité, étant bien entendu que ce monument restera à perpétuité la pro­priété de la commune de Cour-Cheverny à qui incombera le soin de veiller à son entretien et à sa bonne conservation.

Juillet 1922
Le maire fait part des difficultés résultant de l’occupation actuelle des deux bâtiments res­tant de l’usine à gaz (1) par un locataire et un sous-locataire. Ces bâtiments, d’une solidité relative, nécessitent annuellement des frais de réparations et d’entretien bien supérieurs à la valeur du loyer. D’autre part, le Conseil ayant décidé de faire ériger sur cette place le Monument aux morts pour la Patrie, il importe que les locaux habités en ce moment, deviennent libres d’ici un an, pour effectuer les dégagements nécessaires. Le Conseil décide d’adresser au locataire un courrier recommandé pour le prévenir de rendre libres de toute servitude, pour le 24 juin 1923, les deux pavillons et hangar occupés par lui et le sous-locataire.
Le maire présente le descriptif et le devis esti­matif reçus du sculpteur Pierre Feitu pour un prix forfaitaire de 28 000 francs.
La statue en bronze est une « Gallix » cas­quée, avec épée, dont l’original a été fait d’après nature, pour Cour-Cheverny. Cette oeuvre ne sera pas reproduite ailleurs : elle sera unique.
Le monument comporte trois marches en pierre dure du pays, extraites des carrières de Thenay. Il sera réalisé en pierres de Lavoux (Vienne), avec des sculptures décoratives.

Les ressources qui serviront à financer l’opération
Elles sont issues de la collecte recueillie par le Comité du monument : le produit des quêtes faites dans la commune de Cour-Cheverny par M.M. les Conseillers, les dons adressés direc­tement au trésorier, les offrandes de diverses sociétés, notamment les Anciens combattants provenant de concerts, les recettes d’une cavalcade organisée par une société locale le 23 mars 1923, auxquelles s’ajoutent les sommes votées par la commune sur le budget de 1921.
Les membres du Conseil donnent leur appro­bation unanime à l’érection de ce monument, et accordent les pleins pouvoirs à M. le maire pour mener à bien cette oeuvre patriotique, en communauté d’action avec les membres du Comité constitué dans ce but et autorisent M. le maire à conclure le marché de gré à gré avec M. Feitu.

Août 1922
Le devis des travaux nécessités pour les fon­dations du monument, fourni par l’entreprise de maçonnerie Guignebert de Cour-Cheverny, est approuvé.
Le maire informe que le déblaiement suite à la démolition des bâtiments d’habitation est commencé. En outre, une proposition d’achat est faite à M. Beaugendre, habitant Contres, pour un bâtiment vétuste situé à l’angle de la rue Barberet et du boulevard Carnot, pour la somme de 8 000 francs, proche de l’empla­cement du monument. Ce bâtiment est un hangar sans habitation servant de dépôt d’en­grais. « Cette acquisition permettrait de facili­ter la circulation à l’angle de ces deux rues et éviterait de nouveaux accidents. » Il propose également l’aménagement d’une place sur l’emplacement de l’ancienne usine à gaz.
Mais M. Beaugendre fait savoir que son dernier prix est de 14 000 francs. L’achat des bâtiments est voté à bulletins secrets par le Conseil municipal. Les fonds sont pris sur le budget additionnel de 1923.

Mai 1923
Un décret d’utilité publique est signé. Les fonds sont disponibles et l’adjudication de démolition est approuvée par le préfet en juillet 1923 pour le hangar-bâtiment de l’usine à gaz.
Initialement, lors de la réunion du Conseil municipal de mai 1923, il avait été décidé que la démolition du hangar existant entre les deux pavillons d’habitation de l’ancienne usine à gaz, serait réalisée par les cantonniers communaux. Mais, devant l’inexpérience de ces employés pour de tels travaux et par conséquence la longueur de temps néces­saire, le maire sollicite du Conseil l’autorisa­tion d’employer les artisans adjudicataires de la démolition du bâtiment Beaugendre, en cours de démolition, et spécialistes de ce type de travaux. Il prévient qu’il faut néanmoins envisager que les pavillons d’habitation qui vont rester à l‘ancienne usine à gaz, vont être demandés par des personnes cherchant à se loger. Le Conseil accepte donc de louer les deux pavillons.
Les moëllons issus de la démolition sont ven­dus pour renforcer le prolongement du chemin de la Roncinière aux Gath, à la demande de propriétaires riverains.

Février 1924,
Le maire fait le point sur les travaux restant à faire au Monument aux morts. Il obtient du Conseil l’autorisation de passer des marchés de gré à gré afin de les terminer rapidement. Interviennent alors :
- M. Bernard, paysagiste de Vendôme chargé de l’ornementation autour du monument ;
- Léon Warga et René Pichon, marbriers à Blois, fournisseur des plaques de marbre sur lesquelles seront gravés les 74 noms des jeunes courchois morts pour la France ;
- M. Quéru, serrurier-mécanicien à Cour- Cheverny pour la founiture et la pose des grilles qui doivent refermer le jardin autour du monument.
Ces dépenses seront prises sur le budget additionnel de 1923 et sur le budget de 1924.
Les plantations sont réalisées au printemps 1924.

Juin 1924
Une demande de location est faite par une veuve de Cour-Cheverny. Mais le Conseil est d’avis que le pavillon soit loué à un jar­dinier-gardien pour entretenir les plantations existantes et veiller à ce que le monument et son entourage ne soient pas endommagés par des gens mal intentionnés. Le logement serait alors mis à disposition à titre gracieux.

L’inauguration du monument est fixée au dimanche 27 juillet 1924
Le programme se déroule comme suit :
- 10 h : service solennel pour les morts ;
- 15 h : réception des autorités, inauguration du bas-relief installé dans la salle Paul Renouard, (la salle de réunion du Conseil au 1er étage) ; formation des sociétés.
- 16 h : départ pour le monument, enlèvement du voile, exécution de la Marseillaise par la fanfare, discours du maire, chants par les enfants des écoles, Marche funèbre par la fanfare, discours des autorités, défilé devant le monument, vin d’honneur à la salle des fêtes (le rez-de-chaussée de la mairie).
- Les réjouissances sont interdites pendant l’inauguration du monument, les bals ne seront tolérés qu’à partir de 22 h.
- Le maire fait appel à la bonne volonté des membres de la Commission des fêtes pour s’occuper de l’ornementation des principales voies du pays et l’aider dans la tâche qui lui incombe pour que les étrangers emportent, une fois de plus, un bon souvenir de Cour- Cheverny.
Des invitations seront envoyées à toutes les autorités du département ainsi qu’il est d’usage dans des circonstances identiques.

5 novembre 1924
Le Conseil décide de baptiser le square du monument « Square du souvenir » et le parc du bois du presbytère « Parc du 11 novembre ».
Il est décidé aussi de célébrer chaque année la date du 11 novembre suivant un rituel établi :
- la veille, au réveil, à midi et le soir, on fait sonner les cloches de l’église et on tire des salves d’artillerie ;
- le 11 novembre : à partir de 14 h, réunion des sociétés, puis Revue des pompiers et défilé pour se rendre au Monument.
Participent au défilé, les enfants des écoles, le Conseil municipal escorté par la subdivi­sion des Sapeurs-pompiers, les vétérans des armées de Terre et de Mer, et les Anciens combattants de la Grande guerre accompa­gnés par les tambours et les clairons de la Lyre de Cour-Cheverny.
À l’aller, on passe par l’avenue de la République, la rue Nationale (2) et la rue Barberet avant de marquer un arrêt au Monument aux morts pour y déposer des gerbes de fleurs.
Puis on revient par l’avenue Carnot, la rue Augustin Thierry, la rue Nationale et l’avenue de la République jusqu’à la salle des fêtes où est servi un vin d’honneur. Une Retraite aux flambeaux, en soirée, clôture la journée.
On observera que l’itinéraire est inchangé depuis cette date, excepté que, à l’aller, le défilé passe maintenant par la rue Gambetta depuis que la rue Nationale est en sens unique.
Différentes plaques de marbre ont été appo­sées depuis 1924, rappelant les guerres du XXe siècle et allongeant tristement la liste de ceux qui ne sont pas revenus de ces conflits meurtriers : la Seconde Guerre mondiale 1939-1945, les déportés et les F.F.I, l’Algérie.

Particularité du monument de Cour- Cheverny : le topiaire
L’art topiaire consiste à tailler, au moins deux fois par an, les arbres et arbustes, dans un but décoratif ; les variétés sempervirentes (toujours vertes) à petites feuilles et port compact sont les mieux adaptées, comme le buis, l’if, le cyprès. Elles permettent de donner des formes géométriques : boules, cônes, spirales, cubes, trapèzes, ou animalières en utilisant un support métallique.
Cet art est né à l’époque de la Rome antique. Il connaît un essor fulgurant à la Renaissance, dans les jardins à l’anglaise ou à la française, ou dans les villas italiennes. C’est certaine­ment à Versailles que l’on trouve les plus aboutis des jardins de topiaires, mais aussi en Dordogne, aux jardins de Marqueyssac ou à Eyrignac et, plus proche de nous, à Villandry.
Le topiaire de Cour-Cheverny, planté en 1924, compte 15 ifs, taillés avec soin, qui mettent en valeur des silhouettes, toutes différentes. Le choix des ifs pour leur couleur et leur aligne­ment en entonnoir, dirige remarquablement le regard vers le monument en faisant émerger avec élégance et sobriété, la pierre claire du monument et le bronze, verdi par le temps, de la Gallix, sur fond de sapins quasi centenaires.
L’ensemble, monument et topiaire, est par­faitement entretenu et conservé, comme il avait été souhaité lors de sa construction. Son implantation en angle de rues contribue à sa mise en valeur. Le monument fait la fierté de la commune, et nous voyons régulièrement des touristes s’arrêter pour prendre une photo souvenir.
La plaque offerte par le sculpteur Pierre Feitu, a été mise en place dans la salle du Conseil municipal.

Pierre Feitu est né le 1er avril 1868 à Mûr-de-Bretagne (Côtes d’Armor). Sculpteur, médailleur et orfèvre, il débute aux Beaux-Arts en 1899 où son nom figure au Salon de la Société Nationale des Beaux-Arts ainsi qu’au Salon de la Société des Artistes Français.
Il part aux Etats Unis et ouvre un atelier à New-York. Puis il s’établit à Mexico. En 1911, il rentre à Paris. Il décède en 1936.
(1) Nous aurons l’occasion, lors d’un prochain numéro de La Grenouille, d’évoquer l’usine à gaz.
(2) La rue Nationale était alors à double sens.

Recherches, documentation : extraits des délibérations des Conseils municipaux de 1921 à 1926
Article : L’art topiaire, revue « Jardiner » N° 15 du 9/02/2017.

Françoise Berrué - La Grenouille n°37 - Octobre 2017