Les croix peintes


Les croix peintes sont des éléments du petit patrimoine de nos communes. Leur grande variété fait leur charme, autant par la dif­férence des matériaux utilisés que par la diversité des formes et des couleurs employées.
Croix peinte à Cheverny
Croix se trouvant au début de l'allée
du Chêne des Dames à Cheverny. Elle
évoque le bouquet de roses de Sainte-
Thérèse de Lisieux cité dans
sa prière "Jeter des fleurs"
Promeneurs ou auto­mobilistes, vous avez certainement remar­qué ces croix peintes situées le long de nos routes ou à certains des carrefours de nos deux communes. Vous vous êtes certai­nement demandé qui avait peint ces croix et pourquoi, car à l’ori­gine elles n’étaient pas peintes ni décorées de cette façon.La Grenouille, après avoir mené son en­quête, a rencontré les deux Chevernois à l’origine de cette opé­ration pour le moins originale, mais aussi utile et, il faut bien le dire, esthétiquement réussie.
Jean Coupé, ancien entrepreneur de pein­ture blésois, qui de­meure à Cheverny depuis plus de 30 ans, ayant remarqué que ces croix étaient en mauvais état (la fonte était rouillée, fragilisée, et le bois, pour certaines, abîmé), entreprit, avec son ami Roland Rousvoal, également Chevernois depuis plus de 45 ans, de les repeindre.
Pour Jean Couppé, « Cette démarche a été menée à bien dans un esprit chrétien et citoyen afin de donner une meilleure image de Che­verny, commune touristique, tout en oeuvrant pour la conservation du petit patrimoine communal ». En 2006 et 2007, soit pendant deux ans, ils ont donc repeint une douzaine de croix sur les communes de Che­verny et Cour-Cheverny, mais aussi sur les communes de Cellettes et Cormeray.
Il s’agit incontestablement d’un véritable travail artistique et ces croix peintes méritent un arrêt afin de les observer de plus près. Les trois photographies qui illustrent cet article permettent d’apprécier le travail effectué.
Croix peinte par Jean Couppé et Roland Rousvoal
Jean Couppé et Roland Rousvoal repeignant
la croix située au carrefour du bûcher et de
l'impasse du bûcher à Cheverny
Les couleurs n’ont pas été choisies au hasard. Jean Couppé a d’abord peint des maquettes en bois afin d’utiliser et de positionner au mieux les couleurs sélectionnées. Jean et Roland précisent, à propos des couleurs choisies : « Elles s’inspirent de celles que l’on retrouve dans la religion catholique : le blanc symbolise la joie et la pureté ; le rouge la passion du Christ évoquant le sang versé dans son martyr et celui des Saints ; le violet rappelle la méditation et la pénitence ; le vert sym­bolise l’espérance et les biens à venir ; le bleu clair en l’honneur de la vierge ; le rose inspire la joie et la solennité ; l’or est le symbole de la royauté (le royaume de Dieu) ; le jaune évoque la gaieté, la lumière et la jeunesse ».
Pendant qu’ils restauraient et repeignaient les croix, ils ont souvent été interpellés par des promeneurs piétons ou automobilistes curieux de savoir ce qu’ils faisaient.
Jean Couppé rapporte la réflexion d’un automobiliste qui s’arrête alors qu’ils se trouvaient au carrefour de la Croix de l’Ormeau à Cheverny : « L’automobiliste me demanda si j’avais la permission de faire ce tra­vail. Je lui répondis que j’avais non seulement la permission du maire, mais aussi l’accord de l’architecte en chef des monuments historiques et la bénédiction de Monseigneur l’évêque ! ».
Croix peinte à Cour-Cheverny
Croix située au carrefour de
la voie des Chatains et de la route
de Bracieux à Cour-Cheverny
Intarissable sur le sujet, Jean Couppé poursuit son récit : « C’est depuis le IVe siècle que la croix s’est imposée comme symbole du Christia­nisme. Elles ont pris parfois la place d’un lieu de culte païen.
Les croix de chemins, dont l’implantation s’est surtout développée au Moyen-âge étaient destinées à christianiser un lieu. Les processions s’y arrêtaient et c’est encore le cas de nos jours en certaines occasions, notamment à celles qu’on nommait « Croix de Rogations (1) », où l’on se rendait pour la bénédiction de la terre et des récoltes ou des ven­danges.
Un certain nombre d’entre elles étaient aussi des croix sur la « voie des morts » : de la maison du défunt à l’église, le convoi y stationnait pour réciter quelques prières, ce qui permettait aux porteurs du cercueil de faire une pause. Les croix implantées à un carrefour guidaient le voyageur. Il faut savoir que la plupart des croix de che­mins ou de carrefours ont été détruites après la Révolution française puis reconstruites au XIXe et au XXe siècles, à l’initiative des autorités ecclésiastiques ».
Merci à Jean et à Roland pour ces explications qui lèvent ainsi le « mystère » des croix peintes.

(1) Rogation : en latin, « rogatio » signifiait à l’origine « demande » et a pris le sens de « prière, supplique » en bas latin et de « prière accom­pagnée de procession » en latin ecclésiastique.

Le Héron - La Grenouille n° 39 - Avril 2018

La Sistière pendant l'occupation allemande

Germain Ghorbal nous livre ses souve­nirs d’enfance durant toute la période de l’occupation allemande qu’il a passée au Domaine de La Sistière, à Cour-Cheverny, de novembre 1940 à fin juillet 1945. Un très beau témoignage d’une période éprouvante dont il a cependant conservé le meilleur.
Ce témoignage vient compléter l’article de La Grenouille n° 33 consacré à La Sistière.

Germain Ghorbal en 1940, avant son départ pour la Sistière
Germain Ghorbal en 1940, à l'âge
de 6 ans, avec sa soeur aînée,
quelques mois après son départ
pour la Sistière
Né en 1934, Germain habitait Marseille en juin 1940 quand les bombes italiennes ont contraint sa famille à l’exode. Après une étape dans les Landes, il rejoint Paris avec sa mère et sa soeur, son père étant séparé de sa mère. Ils sont accueillis par leur tante Jeanne, native du Finistère, qui habite Montrouge. Cette dame connaissait M. Gautier, pompier et chauffeur du maire de Montrouge, M. Cresp.
Germain Ghorbal : « Je me souviens avec précision du voyage en voiture avec monsieur Cresp, en novembre 1940, qui m’a conduit de Montrouge à La Sistière. J’étais loin d’imaginer que j’entamais un bail de 14 ans en internat. Monsieur Cresp était un homme grand, trapu, la cinquantaine et très gentil. On était sous l’Occupation allemande et en zone occupée. Les pensionnaires de La Sistière doivent à monsieur Cresp d’avoir été protégés pendant toute cette période à La Sistière et, malgré les privations de toutes sortes, aussi bien ali­mentaires que vestimentaires, nous avons été bien traités. Nous n’étions pas malades ni défi­cients en entrant au pensionnat, nous étions simplement des sans-famille. Pour la première fois de ma vie, j’entrais dans un internat ».

Découverte de La Sistière
« Arrivé au château de La Sistière, en tant que « nouveau », j’ai été présenté à mes futurs camarades, garçons et filles. Ce devait être un samedi et monsieur Cresp faisait des allers et retours avec sa voiture plusieurs fois par trimestre. Je me souviens que nous étions 30 filles et 30 garçons dont les aînés avaient 15 ans, parfois 16 en 1945. L’un d’eux était à La Sistière depuis 1937. Il s’appelait Henri Germain. C’était mon copain et de loin le plus fort du groupe. Mon copain protecteur s’appe­lait Hamel et mes proches copains étaient les frères Devandeville, Gotlovitch, Sommelet, Vatone. Parmi les filles, l’ainée s’appelait Olga Kikott et était d’origine russe. Elle avait un abcès à la jambe qui a duré des années. Elle souffrait mais elle riait tout le temps. Tout le monde l’aimait. On logeait dans des dortoirs, les filles au 1er étage et les garçons au 2e. J’avais un copain très proche, Joël Sommelet, dont les parents étaient à Leipzig, me disait-il, et sans doute déportés. En fait, il ne savait pas trop car il n’a jamais vu sa famille à La Sistière. J’avais aussi un copain arrivé en 1943 qui était Arménien. Il s’appelait Tchikerian et il nous chantait des chansons dans sa langue natale. Je les ai apprises par coeur sans en avoir ja­mais compris les paroles. Aujourd’hui encore, je chante ces chansons et les Arméniens que je côtoie les comprennent ! On voyait très rarement nos familles et certains ne savaient même plus où était la leur ».

L’organisation
La Sistière - La buanderie
La buanderie
« Seules des femmes s’occupaient de nous pour toutes les tâches autres que l’enseigne­ment. Elles nous éduquaient, à la dure, il faut le reconnaître. Le chef des surveillantes était mademoiselle Edith, pas marrante du tout, pe­tite, trapue et très sévère. Elle était surveillante de dortoir et de réfectoire. Madame Morobé s’occupait de couture, madame Portier, petite et sympathique, aimait bien rire. Mademoiselle Marcel, elle, s’occupait de la basse-cour. La di­rectrice était une jeune femme brune, entre 25 et 30 ans, mademoiselle André, qui est restée jusqu’en 1944. Elle était très gentille, mais elle n’avait pas d’argent pour améliorer l’ordinaire. Il n’y avait pas de « mauvaises têtes » car la discipline était respectée et appliquée. Le vrai patron de l’établissement était le directeur de l’enseignement, monsieur Duvoux, qui habitait un pavillon au fond d’une allée près du bois. Sa femme assurait, avec son mari, l’enseigne­ment principal. Monsieur Duvoux, environ 35 ans, avait été officier en 1940. Blessé, il avait été amputé d’une jambe. Il marchait avec une jambe de bois en s’aidant d’une canne… dont il se servait allègrement en classe lorsque l’on ne comprenait pas l’arithmétique au tableau. Il y avait aussi des instituteurs et des institutrices qui se succédaient. On a connu mademoiselle Mane, institutrice, et monsieur Guéridon, l’ins­tituteur, qui nous apprenaient des chansons de marche. Une autre, Madame Lévy, enseignait en roulant les « r ». Elle était musicienne et son fils étudiait avec nous. C’était un virtuose du violon. Ils restèrent seulement quelques mois. Un jour, brutalement, la mère et le fils ont disparu. Sans doute ont-ils été dénoncés car ils étaient juifs. J’ai vu ma mère seulement 3 fois en presque 5 ans. Elle dormait pendant quelques jours dans une grange près de Cour- Cheverny, car l’Hôtel des Trois Marchands était complet. Systématiquement, chaque samedi après midi, nous étions rassemblés en classe et l’on devait écrire une lettre à nos familles. Je mettais des « car » partout dans ma lettre. Quand on en recevait une, que l’on nous remettait déjà ouverte, on devait la lire tout haut au réfectoire ».


La faim au quotidien
« L’argent n’existait pas pour nous. La vie était très dure à La Sistière. Le matin, au petit déjeuner, on nous servait systématiquement de la soupe au pain à la louche et rien d’autre : jamais de café, de beurre ou de confiture... Les repas étaient composés, la plupart du temps, de pommes de terre, de haricots secs, de purée de pois, de nouilles, de rutabagas, et un peu de viande de temps en temps. Je ne me souviens pas avoir mangé de poulet, de la­pin, de volaille ou de la charcuterie. Au goûter, on devait se contenter d’une petite tartine de pain avec un sucre que madame Portier nous apportait. Nous avions faim en permanence.
Les choses ont changé avec la nouvelle muni­cipalité élue à Montrouge en 1944 et après la Victoire de 1945. Mais la nourriture était tou­jours insuffisante. Alors, on chapardait dans les champs : betteraves sucrières et four­ragères, pommes de terre crues, quelques pommes dans les arbres. Les épis de blé ou de seigle nous rassasiaient. Même l’avoine fai­sait l’affaire. On passait par un trou de la clô­ture pour rejoindre les champs. Il arrivait qu’en passant par le trou du grillage, on déchire le tablier ou la culotte courte. Un jour avec un copain, on a chapardé des pommes dans un arbre. Le paysan nous attendait et on a été pris. La punition, en plein mois d’août, a été sévère : 8 jours au lit. C’était terrible et cette punition était fréquente. Entendre les autres jouer et crier sur la pelouse m’était insuppor­table. C’était pire que d’être malade.
C’est une fois parti de la Sistière, en juillet 1945, que je me suis rendu compte à quel
Germain Ghorbal en 1940, à l’âge de 6 ans, avec sa soeur aînée, quelques mois avant son départ pour La Sistière.
La Sistière - La basse-cour
La basse-cour
point nous avions subi les privations. Tous les pensionnaires étaient minces. Le surpoids était inconnu... Je pense que, si nous étions rationnés, c’est parce qu’il fallait ravitailler d’abord les Allemands qui se plaisaient bien dans la région à Cour-Cheverny. Une partie de la production de la petite ferme leur était destinée. Ils étaient costauds.
On ne buvait que de l’eau du robinet grâce au puits qui alimentait le château d’eau qui four­nissait l’eau courante pour toute la propriété.
Pour Noël, on ne recevait pas de colis et on n’avait aucun cadeau. Pourtant un jour, des Allemands, basés à Cour-Cheverny, sont venus dans la propriété. La directrice nous a demandé de nous aligner et de tendre nos tabliers : un officier à cheval a distribué, sucre­ries, friandises, gâteaux... Ce fut incroyable. La seule autre fois où j’ai eu des friandises ce fut en 1946, quand j’étais à l’orphelinat Saint- Louis à Paris, lorsque des Américains de l’Association CARE (Association de solidarité internationale) nous ont distribué une quantité de chocolats, biscuits, cakes... ».

La vie quotidienne à La Sistière
La Sistière - une salle de classe
Une salle de classe
« Le château est situé au centre d’un domaine de 17 hectares comprenant des pelouses, des bois qu’on appelait futaies, un espace sauvage qu’on appelait « La grande herbe », une ferme et des petits jardins que les pensionnaires cultivaient eux-mêmes à titre expérimental et pédagogique. Avec quelques copains, on allait donner un coup de main dans le jardin potager de la fermette pour désherber et récolter. On était très surveillés.

On récoltait radis, concombres, salades, ci­boulette, etc. Deux étangs autour desquels on apercevait des canards col verts, des poules d’eau... étaient remplis de carpes et autres poissons que personne ne pêchait. Le gibier était abondant et l’on tendait des collets. On fabriquait des lance-pierres et on rapportait nos « prises » à la cuisine. Je me souviens des reptiles comme les orvets, les couleuvres et surtout les vipères que l’on tuait alors que l’on était pieds nus en été. Du 1er mai au 30 sep­tembre, tous les pensionnaires étaient pieds nus. On rendait nos galoches que l’on retrou­vait le 1er octobre. Nous redoutions d’être à cette date à nouveau chaussés de galoches à cause des ampoules douloureuses qu’elles nous occasionnaient.
Dans la futaie, des arbres fruitiers sauvages donnaient de bons fruits tels que les néfliers et les cormiers. La propriété avait deux sorties : l’une qui permettait de se rendre à Cour-Che­verny et l’autre, au bout d’un long chemin, qui aboutissait à la croisée de la route de Cour- Cheverny et de Chambord. On se baladait dans tous ces espaces en complète liberté. C’est la cloche qui battait le rappel du rassem­blement.
La Sistière - le château d'eau
Le château d'eau
L’hiver, nous étions vêtus d’une chemise, d’un pull, d’un tablier bleu avec 2 poches, d’une cu­lotte courte sans poche, et d’une pèlerine noire par grands froids, sans oublier notre béret. Les filles portaient un tablier rose. Nous souffrions beaucoup du froid dehors. Nous avions des engelures et des crevasses aux mains et aux jambes. Il nous arrivait de pleurer tellement le froid était vif et nous battions fréquemment la semelle pour nous réchauffer les pieds. Ce furent les pires hivers de ma vie.
Pour dormir, nous portions tous des chemises de nuit au dortoir. Les lits métalliques et les paillasses étaient peu confortables. On n’a jamais su ce qu’était un vrai matelas. Lorsque quelques-uns d’entre nous faisaient « pipi au lit », il y avait de grandes mares sous les lits. D’ailleurs, on ne buvait presque pas le soir à cause du risque de « fuites nocturnes ».
Dans la nuit de la Saint-Sylvestre, c’était la coutume, il y avait bagarre générale de polo­chons. C’était exceptionnellement cris et rigo­lades ».

La toilette et les sanitaires
« On se débarbouil­lait aux lavabos communs et nous n’avions pas de trousse de toilette. Bien entendu, on se lavait à l’eau froide. Je ne me souviens pas avoir utilisé du dentifrice car je n’avais pas de brosse à dents. Comme les Afri­cains, on se frottait les dents avec du sureau que l’on se procurait dans la nature. Quant aux sanitaires du rez-de-chaussée, leur propreté laissait beaucoup à désirer. Il n’y avait pas de papier toilette. Du papier « cahier » faisait l’affaire. Les murs portaient des traces et chacun se débrouillait. Mais on préférait se soulager dans la nature et s’essuyer avec des feuilles de bardane en craignant souvent de voir un reptile déguerpir. On ne se plaignait jamais, car on savait que les Allemands, eux aussi, se lavaient toujours à l’eau froide et torse nu.
Il y avait des douches seulement à la ferme, avec le gymnase. On ne les a jamais vues. Rien n’existait pour nous. C’est seulement à l’été 1945 qu’il y eut une innovation : deux employées, qui nous plaçaient dans une demi barrique d’eau tiède, procédaient à notre « grande toilette ». Lorsque l’on entrait « à poil » dans la demi barrique, elles éclataient de rire en voyant notre « zizi ». C’est madame Portier qui riait le plus fort. Cette « grande toilette » avait été organisée à quelques jours de notre départ définitif en juillet ».

L’enseignement
La Sistière - jeux de plein air
Jeux de plein air
« Chaque matin on avait « classe » avec le di­recteur monsieur Duvoux et madame Duvoux qui étaient de Saint-Aignan. D’autres institu­teurs complétaient l’équipe enseignante. En 1943 madame Duvoux étant enceinte d’un pe­tit Sylvain, a été remplacée momentanément. Monsieur Duvoux était colérique et il se servait souvent de sa canne pour nous frapper les mollets. On le redoutait alors que sa femme était d’une gentillesse et d’une patience infi­nies. Personne d’autre ne nous frappait.

On écrivait presque toujours sur des ardoises et peu sur des cahiers qui étaient de très mau­vaise qualité. L’après midi, la sieste était obli­gatoire, soit au dortoir, soit sous un gros arbre. Le silence était la règle. On ne dormait pas et, si l’on chahutait au dortoir, on était puni. Un jour, mademoiselle Mane m’a puni. Elle m’a fait faire la sieste sur la descente de lit de sa chambre. La sieste durait une heure. C’était long, surtout en été pendant les vacances. Comme on n’avait pas assez d’heures de classe, on prenait du retard et parfois on avait du mal à suivre. Aucun pensionnaire ne quittait La Sistière pendant les vacances.
Chaque année, le jour de notre anniversaire, nous avions notre journée libre : pas de classe. On passait la journée dans la bibliothèque et je lisais « L’Illustration ». Parfois on y trouvait le temps long, puisqu’on n’avait personne à qui parler. Je me souviens avoir lu quelques livres dont « Raboliot » de Maurice Genevoix. Évidemment il était solognot. Les enseignants insistaient particulièrement sur l’orthographe, la grammaire et l’arithmétique. On apprenait les leçons de choses et on passait du temps dans la nature pour étudier les plantes. On aimait l’histoire et la géographie. Quelquefois, on nous passait les actualités lorsque les Alle­mands engrangeaient des victoires et aussi celles qui glorifiaient les actions du maréchal Pétain. On avait appris la chanson « Maréchal nous voilà » que l’on entonnait souvent ».

Les activités de plein air
« Les activités champêtres ne manquaient pas. On marchait, quelquefois au pas caden­cé, et l’on faisait du sport dans les espaces. Il y avait un sautoir, une barre fixe et une piste pour courir. Les filles avaient leurs propres activités. Deux d’entre elles, des nouvelles venues en 1945, avaient fait de la danse. Elles étaient prodigieuses. On participait à des jeux, on fabriquait des cabanes avec des cadres de branches coupées dont on bourrait les orifices avec de l’herbe sèche. Ça sentait bon et l’on avait chaud. Pour nous, l’outil indispensable était le couteau, Pradel ou Opinel, qui nous permettait de tout faire. Nous savions com­ment l’utiliser pour ne pas nous couper.
Les garçons étaient souvent sollicités pour participer à des corvées chez les paysans des environs. Dans les champs, on passait des journées à débarrasser les plants de pommes de terre des doryphores. Cette corvée était harassante et durait plusieurs jours... On chia­lait tellement le sol était froid en automne pen­dant la cueillette des haricots ou la récolte des pommes de terre. Plus tard, on revenait pour les plantations. On passait toujours devant une maison au bout de la propriété. Sur le pignon était inscrit : « Une journée sans vin est une journée sans soleil.
Avec quelques copains, nous étions parfois réquisitionnés pour tirer une charrette à bras jusqu’au village de Cour-Cheverny situé à 3 km de La Sistière. L’établissement ne possé­dait ni véhicule, ni cheval. On s’y mettait à six pour tirer la charrette et ramener du ravitaille­ment ou du matériel. Un jour, après le départ des Allemands, on s’est rendu en corvée à la mairie de Cour-Cheverny pour débarrasser le mobilier cassé par les Allemands avant leur départ en 1944. Nous étions des petits gaba­rits, mais nous étions efficaces ».

La « corvée de l’étang » en 1944
« Un jour d’été, une partie de l’étang devait être nettoyée. Monsieur Duvoux avait trouvé la solution : dix d’entre nous dont je faisais partie se sont dévêtus, sont entrés dans l’eau et, couverts de vase, ont exécuté la corvée de curetage. On avait honte. Deux de mes copains, les plus forts se sont rebiffés, Hamel et Henri Germain, mais Monsieur Duvoux les a menacés avec sa canne ».

L’enseignement religieux
« On avait des leçons de catéchisme. On a fait notre Première Communion habillés en « dimanche » et l’on portait tous un brassard blanc de premier communiant, garçons et filles mélangés sur la photo ».

Les fugues
« Durant mon séjour, il y eut deux fugues. En 1943, un pensionnaire de 14 ans s’est enfui. On ne l’a jamais revu. La même année, un bon copain, qui s’appelait Jean Capelle s’est lui aussi enfui. Il avait 16 ans. Au printemps 1945, il est revenu nous voir en uniforme de soldat. Il avait pris le maquis et a été enrôlé dans la Première Armée de De Lattre de Tassigny. Il avait une voix d’homme, ce qui nous a surpris. Il nous a dit avoir fait la campagne des Vosges et avoir eu les pieds gelés tellement l’hiver 44/45 avait été rigoureux. Ce héros nous a vraiment bluffé et nous l’avons admiré ».

La Libération
« Les Allemands sont partis de Cour-Cheverny en juillet 1944. Nous les avons vus se diriger vers Chambord. Ils quittaient la région sous la pression des Alliés qui libéraient le pays. Les escadrilles de « forteresses volantes » passaient au dessus de nos têtes pour aller bombarder les ponts et les noeuds ferroviaires. Des chasseurs allemands attaquaient les for­teresses et se faisaient abattre par les chas­seurs de protection. Un dimanche, on a été averti que des combats allaient avoir lieu et on a passé des heures dans les fossés de la futaie du domaine. En cette année 1944, le maire de Montrouge, monsieur Cresp, a été remplacé par monsieur Delaunay. La directrice de La Sistière, mademoiselle André, que nous avons regrettée tellement nous l’aimions, a été remplacée par madame Chauveau. L’une des premières décisions de la nouvelle direc­trice a été de remplacer la « soupe » du petit déjeuner par du café au lait en semaine et du chocolat au lait le dimanche. Cette personne était énergique, disons même que c’était une femme « à poigne ».

Les nouveaux hymnes 1944/1945
« Fin 1944, la victoire des Alliés semblait acquise car dorénavant nous avions des nou­velles du front. Madame Duvoux nous a appris à chanter successivement le « God Save The King », l’hymne Américain, et l’hymne de l’Union Soviétique. Plus question de chanter « Maréchal nous voilà » ! Nous n’avions au­cune idée de ce que nous allions devenir. On parlait beaucoup de Robert Demorget, acteur qui jouait dans plusieurs films de l’époque et l’on disait que c’était un ancien de la Sistière qui avait joué dans le film « Le carrefour des enfants perdus ». On ne parlait que de lui. Au printemps 1945, des soldats Français sont ve­nus nous rendre visite à La Sistière. Ils se sont mal conduits et monsieur Duvoux, le directeur, a prié le commandant de repartir. Les Alle­mands, eux, ne nous ont jamais importunés ».

Le départ définitif du 21 juillet 1945
« Le 8 mai 1945, la directrice, Madame Chau­veau, nous a tous réunis pour nous annoncer que la guerre contre l’Allemagne était termi­née. Ce fut un cri de joie inoubliable. On a tout de suite pensé qu’on allait revoir nos familles. En juillet, on nous a prévenus que nous allions tous quitter définitivement La Sistière pour retourner à Montrouge. On appréhendait ce moment car nous allions perdre nos repaires. Certains n’avaient plus de famille et allaient quitter celle de La Sistière. Le 21 juillet, on a voyagé ensemble jusqu’à Montrouge. Je suis sorti le dernier de l’autocar. Personne ne m’attendait et suis resté seul sur le trottoir. Ma mère travaillait à Paris et c’est ma tante Jeanne qui a été avertie de ma présence par les autorités de Montrouge. Elle m’a accueilli et conduit dans le 5e arrondissement de Paris, dans la minuscule chambre d’hôtel où logeait ma mère qui n’était pas rentrée du travail. Une autre vie allait commencer pour moi, et ce jour-là, j’ai vraiment regretté la Sistière car nous formions une grande famille. J’avais le coeur gros. Pendant cette guerre, nous n’avions pas connu les bombardements meurtriers des soldats ennemis puis alliés. Aucun Allemand n’est venu nous menacer ni nous brutaliser. On n’a rien su de ce qui se passait jusqu’à la Libération. Nous n’avons pas connu les tickets de rationnement, les privations, les intermi­nables files d’attente pour trouver un peu de nourriture. Dès le lendemain de mon arrivée à Paris, j’ai connu ces files d’attente. Les en­fants dont les parents travaillaient étaient mis à contribution.
Le 7 août 1945, alors que la presse du soir annonçait le largage de la bombe atomique sur Hiroshima, je fus confié à une amie de ma mère et l’on prit le train de nuit à la gare Montparnasse à destination du Finistère, chez mes grands parents maternels. Largué à Guingamp, je poursuivis le voyage jusqu’à Chateauneuf du Faou où j’arrivai le lendemain après midi. J’étais seul et ce jour-là, j’ai réalisé qu’on m’avait protégé durant toute la guerre. J’ai pensé à la grande famille formidable que je venais de quitter : celle de La Sistière ».

Germain Ghorbal
Nice, le 25 décembre 2017

La Grenouille n°39 - Avril 2018

L'abattoir de Cour-Cheverny


A l’aube du 20e siècle, en 1905, Cour-Che­verny comptait officiellement 2 222 habi­tants. L’activité économique était diver­sifée : agriculture, viticulture, élevage, artisanat, qui contribuaient à un commerce dynamique et varié, en particulier les com­merces de bouche.

La construction de l’abattoir
L'abattoir de Cour-Cheverny
L'abattoir de Cour-Cheverny
En mai 1905, un grand nombre de Courchois réclame au maire, M. Mahoudeau, dans un souci d’hygiène et de salubrité, la construc­tion d’un abattoir municipal afin de répondre aux besoins des commerçants. La commune comptait alors 7 tueries particulières, indé­pendamment des boucheries foraines, ce qui justifiait cette demande. On comptait sur la commune 3 bouchers et 7 charcutiers en exer­cice. La quantité de bestiaux abattus annuelle­ment était impressionnante : 156 vaches, 312 veaux, 572 moutons.

Le Conseil municipal décide à l’unanimité la construction de l’abattoir le 28 mai 1905.
L’emplacement est choisi en août 1905 sur un terrain situé à Vollet, appartenant au comte Maxime de Vibraye, propriétaire à Blois. Le Conseil considère que l’emplacement remplit les conditions requises pour une telle installa­tion. La promesse de vente est approuvée.
En juin 1906, le maire soumet au Conseil municipal, lors d’une séance extraordinaire, les plans, devis et cahier des charges relatifs à la construction de l’abattoir, dressés par M. Montprofit, architecte à Blois. Un emprunt de 40 000 francs est voté, remboursable en 30 ans à partir de 1907. Une imposition extraordi­naire de 9,60 F additionnelle au principal des quatre contributions directes est votée.
L'abattoir de Cour-Cheverny
L'abattoir de Cour-Cheverny - Inauguration du 23 août 1908
En septembre 1907, les sols sont cimentés. La réception des travaux a lieu 24 mai 1908 et l’inauguration a lieu le 23 août : elle est l’occa­sion d’une fête grandiose mobilisant la popu­lation tout entière qui a réalisé un impression­nant travail de décoration florale sur toutes les vitrines et maisons particulières, dans toutes les rues de la commune et la construction d’arcs de triomphe. La journée a été animée par un Festival de musique de la Lyre de Cour- Cheverny.

Aménagements et modernisation
- En 1923, un branchement électrique est de­mandé pour « l’installation d’un moteur prêt à fonctionner » afin d’évacuer les eaux de l’abat­toir, en cas de crue du Conon.
- En 1953, des travaux de maçonnerie de réfection du brûloir sont effectués.
- En 1958, un appareil à propane est installé pour « le grillage des porcs », dans le but d’interdire le grillage à la paille dans les locaux de l’abattoir.
L’eau est fournie par les puits équipés de pompes entretenues régulièrement.
Des travaux complémentaires sont engagés pour « l’installation d’un service d’eau en pres­sion pour desservir tous les services de l’abat­toir et le service incendie ».

Le bombardement de juin 1940
Le bombardement de juin 1940 sur Cour-Chever­ny a détérioré une partie des bâtiments de l’abat­toir et fait une victime civile qui travaillait dans les champs. Le moulin de Vollet, tout proche, a aussi subi des dégâts ; l’étable a été bombardée et les vaches laitières tuées. En avril 1943, le maire ob­tient une subvention qui rembourse 50 % des frais de réparations occasionnés par le bombardement de l’abattoir.
- En mai 1943 a lieu la réfection du logement du préposé, le nettoyage et le travail d’aménagement à la pompe et au puits pour l’installation de l’eau.
- En 1956, les travaux d’adduction d’eau potable commencent dans la commune. Un branchement est réalisé à l’abattoir en août, se substituant à l’installation existante deve­nue inutilisable.

Peu de gardiens en 60 ans
Dès août 1907, anticipant l’exploitation pro­chaine, M. Roussel, ex-gardien de la paix de Paris et garde particulier à Cellettes, propose sa candidature. Il est recruté pour un traite­ment annuel de 500 F. M. Veyer lui succède mais, suite à son décès, c’est sa femme qui assure le remplacement avant de se retirer le 1er avril 1918. Le Conseil municipal sollicite alors la préfecture pour avoir recours, comme le stipulait une directive récente, « à un mutilé, à condition que l’homme soit âgé de 35 à 40 ans, autant que possible du métier pour pou­voir répondre au personnel quelquefois difficile qui fait usage de cet établissement ».
En mars 1918, Marcel Debout, amputé de la jambe droite, est embauché. Il démissionne le 14 juillet 1940 et est remplacé le 1er sep­tembre par Marcel Audon, désigné préposé-gardien de l’abattoir.
Le cimetière s’avérant mal entretenu par les cantonniers, qui nettoient rarement les allées, le Conseil municipal confie ce travail au gar­dien de l’abattoir, qui réside à côté.
Mais en décembre 1940, Marcel Audon est fait prisonnier de guerre. C’est sa femme qui, de­puis le 1er septembre, assure l’emploi et donne entière satisfaction. Le Conseil la nomme, par arrêté, gardien-receveur de l’abattoir jusqu’au retour de son mari.
Marcel Audon, rapatrié en 1945, est nommé gardien « du commando de travailleurs prison­niers ennemis (1) » à partir du 29 septembre 1945. En 1947, il accepte de s’occuper du cimetière en plus de l’abattoir. Marie-Thérèse Audon reste préposée de l’abattoir.
Le commando dissous, Marcel Audon reprend son emploi de préposé à l’abattoir. Depuis peu, il a été assermenté par le juge de paix de Contres.
À la réunion municipale du 10 décembre 1960, le maire expose au Conseil qu’une lettre du préfet du 20 août 1960 confirme le nouveau plan d’équipement du département en abat­toirs et prévoit que celui de Cour-Cheverny sera supprimé dans un délai de quelques années. 11
Le Conseil municipal décide d’élever une pro­testation contre la réalisation des mesures projetées et demande que l’abattoir communal de Cour-Cheverny soit maintenu en raison des services qu’il rend localement, et que les bouchers et charcutiers locaux ne soient pas tenus d’aller abattre à Blois.

Le 7 juin 1961, le maire lit au Conseil la lettre du préfet de Loir-et-Cher du 19 mai 1961, fixant le périmètre de l’abattoir de Blois. Il éla­bore sa réponse :
« Le Conseil après délibération, considérant :
- Qu’il n’existe pas de tueries particulières sur le territoire de la commune, elles ont été suppri­mées et interdites lors de la création de l’abattoir communal, par arrêté en date du 21 février 1908,
- Que les commerçants de la profession et les agriculteurs fournisseurs de bétail sur le terri­toire de la commune désirent le maintien de l’état actuel,
- Que l’abattoir communal a fait récemment l’objet d’une inspection des services compé­tents, qui ont paru être satisfaits par ce qu’ils ont vu au cours de leur visite,
- Que le fonctionnement de l’abattoir commu­nal ne peut présenter une rentabilité relative que s’il a un nombre suffisant d’utilisateurs qui, pour Cour-Cheverny, sont actuellement au nombre de : deux bouchers, deux bouchers charcutiers dont un de Cormeray, deux char­cutiers qui abattent chaque année un nombre d’animaux correspondant à 100 tonnes envi­ron de viande,
- Décide à l’unanimité d’émettre un avis défa­vorable à l’inclusion de l’abattoir de Blois,
- De demander, pour des raisons d’équilibre financier, qu’il soit permis à M. Moreau, bou­cher-charcutier à Cormeray, de continuer à venir abattre régulièrement à l’abattoir de Cour-Cheverny, ce dernier étant plus près de Cormeray que celui de Blois ».

En 1968, le maire fait état au Conseil muni­cipal de la circulaire préfectorale d’octobre 1968 relative à la mise en oeuvre du plan d’équipement en abattoirs publics et le projet d’arrêté préfectoral qui inclut la commune de Cour-Cheverny dans le périmètre d’action de l’abattoir de Blois.
Le Conseil n’élève, cette fois, aucune objec­tion. À cette époque, les quantités de viande produites à l’abattoir municipal diminuent de façon continue. 50 % des viandes vendues au détail à Cour-Cheverny sont des viandes foraines. Les redevances perçues par la com­mune diminuent régulièrement, tandis que des nouvelles charges apparaissent.
Le Conseil, considérant le peu d’utilité que présente désormais l’existence d’un abattoir municipal et d’autre part l’intérêt matériel et financier de la commune, décide à l’unanimité la cessation de fonctionnement et la fermeture de l’abattoir municipal au 31 décembre 1969.
Si la commune n’a pas décidé de fermer l’abat­toir au 1er juin 1968, c’est en réalité à cause de la situation du gardien préposé, Marcel Audon, eu égard à la proximité de sa retraite au 2 février 1970.

Quelle utilisation des locaux de l’ancien abattoir ?
En 1969, de nouvelles attributions des locaux de l’abattoir ont été décidées : à droite de l’en­trée : le logement du gardien et du fossoyeur, puis d’employés communaux et enfin des acti­vités de diverses associations courchoises. Le bâtiment des cases d’abattage, le grilloir et la moitié de la cour sont convertis en locaux de stockage et de rangement du matériel commu­nal, et de garage des véhicules automobiles. Le bâtiment des étables avec l’autre moitié de la cour est réservé pour une utilisation éven­tuelle lors de l’agrandissement de la Maison de retraite. En attendant, il abritera le corbil­lard.

La cession à la Maison de retraite
En mai 1999, le Conseil municipal cède les bâ­timents de l’ex-abattoir à la Maison de retraite pour 500 000 F. La commune accorde, pour la durée totale des prêts consentis à la Maison de retraite destinés à financer les travaux ainsi que l’équipement, sa garantie de remboursement à hauteur de 50 %. En contrepartie, la Maison de retraite devra réserver des lits pour accueillir, en priorité, des habitants de Cour-Cheverny. Le droit de réservation s’exercera sur la durée de la garantie des emprunts consentie par la commune (ceci est toujours en vigueur). Enfin, la commune maintient une réserve de servitude pour le passage et l’entretien des canalisations des eaux usées et pluviales appartenant à la commune et au syndicat d’assainissement. Lors de la réunion du Conseil municipal de juillet 1999, il est décidé que « la cession fera l’objet d’une vente moyennant la somme de un franc, cette opération pouvant être considérée d’intérêt général permettant l’hébergement des personnes âgées ».
L'abattoir de Cour-Cheverny
Démolition de l'abattoir en 1999
La même année, afin de libérer le terrain pour la construction de nouveaux locaux, les bâti­ments de l’abattoir sont démolis. Seuls ont été conservés les deux pavillons qui marquaient l’entrée de l’abattoir qui sont utilisés comme lo­gements. Ils font maintenant partie intégrante des locaux de la Maison de retraite.

Fonctionnement et vie de l’abattoir au quo­tidien
Bertrand Château témoigne du fonctionne­ment de l’abattoir où, enfant, il accompagnait son père, boucher à Cour-Cheverny, comme son grand-père l’était et lui-même le devien­dra par la suite. Les animaux provenaient des fermes ou élevages locaux. Les bouchers et charcutiers courchois ont utilisé l’établisse­ment jusqu’à sa fermeture : MM Douet, Châ­teau, Arnoult, bouchers et Moreau de Corme­ray, MM Géniès et Vadé, charcutiers. L’abattoir comprenait 4 cases d’abattage, une 5e case « l’échaudoir ». Une grande marmite servait à échauder les tripes et les fraises de veau, pour ensuite les nettoyer ainsi que les boyaux. Les abattages avaient lieu le lundi, la viande ressuait toute la nuit, et le mardi elle était mise aux frigos. Le vétérinaire contrôlait le mardi matin. Chaque utilisateur avait sa case. Quand il y avait beaucoup de veaux dans les fermes, le surplus était tué à l’abattoir, et il fallait les livrer chez un transporteur (M. Raquin) à Ro­morantin, qui assurait le transport à La Villette, en région parisienne. Un équarisseur passait deux fois par semaine pour ramasser les os, les cornes et déchets divers. Une 6e case ser­vait au stockage des peaux/cuirs qui étaient repliés et salés, puis ramassés deux fois par an. Les porcs étaient abattus dans un bâti­ment à part, au fond de la cour et grillés dans le bâtiment. Peu de particuliers amenaient des vaches à l’abattage, et rarement des chevaux qui allaient à Bracieux. Au fond de la cour se trouvait « la fumière » pour entreposer la paille retirée des véhicules, ou l’herbe sortie des panses des bêtes. Le gardien cultivait son jardin potager au fond du terrain, près de la rivière.

Françoise Berrué.
(1) Le commando des prisonniers : lors de la séance du 20 novembre 1945, le maire précise au Conseil que, « sur l’offre faite par l’administration militaire suivant les instructions préfectorales, en vue de l’emploi de prison­niers de guerre allemands pour le besoin des communes, il a décidé, d’accord avec le Conseil, de profiter de cette main d’oeuvre pour l’utiliser à l’extraction de pierres dans la carrière communale « des Prés Martin » et qu’il a orga­nisé en septembre 1945 un commando de 10 prisonniers allemands. Il expose que les frais d’aménagement du commando ainsi que de garde et la nourriture des prison­niers de guerre étant à la charge de la commune, il envi­sage de faire supporter ces dépenses par les crédits des chemins du fait que ces pierres sont destinées à l’entretien des chemins vicinaux et ruraux de la commune… ». Le Conseil approuve la création de ce commando et autorise le maire à payer ces dépenses sur les crédits des chemins vicinaux à concurrence de 50 000 F.
Sources : documents registres de délibérations munici­pales de 1905 à 2010.
Remerciements à Bernard Billot, Gilbert Desnoues, Jean- Marie Antigny, Christiane Sieffert, Joël Hochart, Bertrand Château.

La Grenouille n°39 - Avril 2018

Le garage Duceau à Cour-Ceverny

Le garage Duceau a fortement marqué, du­rant plus de 50 ans, la vie de la commune de Cour-Cheverny. Raconter son histoire, c’est raconter l’évolution du village au gré des changements d’époque sur deux géné­rations.
Hôtel des Voyageurs à Cour-ChevernyLe premier garage
Roger Duceau, en septembre 1954, quitte le garage de Contres où il travaille depuis 1945. Il achète, avec sa femme Andrée, le garage Roulier qui jouxte l’Hôtel des Voyageurs (Hôtel Saint-Hubert aujourd’hui). Sur cette parcelle se trouve une petite maison et, au fond du terrain, un hangar qui borde le Domaine de Cheverny. Le garage Roulier avait fait faillite. Les murs appartenaient à M. Bray, dont le fils Jacques a été chef des ventes au garage War­semann de Bracieux durant toute sa carrière professionnelle.

Garage Duceau à Cour-Cheverny en 1965
Le premier Garage Duceau à Cour-Cheverny
Le garage Peugeot de Roger Duceau était tout proche du garage Citroën de Jean Girault (ga­rage Beaugrand aujourd’hui) et la cohabitation se passait très bien. Roger Duceau conserve lontemps les activités annexes du garage qui, en plus de la vente et de la réparation d’auto­mobiles, réparait aussi les engins agricoles, les motoculteurs..., et assurait une activité « Armes et cycles ». Patrice Duceau, qui avait 5 ans à l’époque, se souvient du grand comptoir de l’accueil et des centaines de petits tiroirs en bois qui contenaient des plombs, de la bourre, des feutres... qui servaient à fabri­quer des cartouches pour les fusils de chasse. D’autres ustensiles servaient à la fabrication des balles...

Patrice Duceau : « Mon père, en 1954, avait deux gros clients : la Vinicole de Touraine et un grossiste maraîcher, Marcel Cheramy, qui­ collectait les légumes chez les producteurs locaux et partait les livrer toutes les nuits aux halles de Paris. Il était basé non loin du garage, derrière la boutique du boucher Paul Arnoult. Mon père travaillait souvent les nuits pour remettre les camions en état ».
Le garage était à l’étroit à cet emplacement et l’entrée de l’hôtel des Voyageurs se faisait par le porche mitoyen. Une situation pas vraiment pratique pour accéder à l’hôtel.
Garage Girault à Cour-Cheverny
Le garage Girault
Garage Duceau à Cour-Cheverny
Entrée du premier Garage Duceau à Cour-Cheverny
 en 1965 - Au fond la boucherie Arnoult


















Le deuxième garage
Garage Duceau à Cour-Cheverny
Le deuxième garage Duceau
En 1966, Roger Duceau vend l’emplacement du garage à Roger Charbonnier, propriétaire de l’Hôtel des Voyageurs, qui abat la petite maison et aménage un parking. Le nouveau garage Peugeot est construit à la sortie de Cour-Cheverny, sur la route de Blois, dans le prolongement de la rue Nationale (le bâtiment accueille actuellement les ateliers munici­paux).
Patrice Duceau : « À 17 ans, j’ai réparé ma première 203 avec des pièces d’occasion. C’était une voiture accidentée que j’ai mis 2 ans à remettre en état. Mon copain Jean-Mary Grateau avait la même : à 16 ans, nous avions tous les deux une mobylette bleue et à 19 ans chacun notre 203 noire ! »
Le jeune Patrice Duceau, en 1969, prépare l’école d’ingénieurs de Sochaux avec pour objectif de faire carrière aux usines Peugeot. Mais en 1972, Roger Duceau, est victime d’un infarctus (à 51 ans). Patrice prend la suite de son père cette même année au garage de Cour-Cheverny. L’année précédente, il s’était marié avec Anne-Marie, qui lui apporte alors son appui administratif et organisationnel, elle-même assistante de direction.
Patrice Duceau : « Quand la sortie d’auto­route a été ouverte à Blois, dans les années 70, mon père faisait partie du groupement de dépannage des autoroutes une semaine sur quatre. Les voitures de l’époque n’étaient pas conçues pour rouler à 130 km/h, c’est-à-dire « pied au plancher » durant des heures. Partant de Paris, les moteurs cassaient fréquemment à proximité de Blois pour cause de surchauffe, problème de joint de culasse en particulier... Ces années là, mon père partait la nuit au volant de sa dépanneuse. Quand j’arrivais au garage le matin vers 6 h, il y avait du monde partout sur le parking du garage, des voitures avec des bagages et des vélos sur les gale­ries... tout l’attirail de la famille qui part en va­cances. Les radiateurs des voitures fumaient encore. Certains passagers montaient même leur tente sur la pelouse en attendant que leur voiture soit réparée. On pouvait changer une vingtaine de moteurs de juin à fin août. Les familles de Portugais qui descendaient de Paris étaient des clients fréquents. Les hôtels de Cour-Cheverny les accueillaient... Un jour, mon père a dépanné une Jaguar conduite par une femme. Il reconnut le passager en la per­sonne de François Mitterrand ».

Le troisième garage
Garage Duceau à Cour-Cheverny
Le troisième garage Duceau
Roger Duceau était adjoint au maire de Cour- Cheverny. Pourtant, il ne croyait pas au projet de déviation du village dont on commençait à entendre parler depuis 1984. Puis le projet se confirme. Patrice Duceau voit venir le pro­blème : d’ici peu, le garage ne sera plus situé sur l’axe principal Blois/Romorantin.
Patrice Duceau : « La partie de la plaine des Vaulx où je souhaitais construire un nouveau garage appartenait à André Randuineau, (pro­priétaire par ailleurs du moulin de Vollet). Un soir, je me suis rendu à son domicile pour sol­liciter l’achat d’une parcelle de terre. Je lui ai expliqué ma situation : la déviation prochaine passera derrière mon garage actuel et c’est la faillite pour moi si je ne réagis pas... André Randuineau m’a écouté, puis m’a répondu : « Tu veux cette parcelle ? C’est bien embêtant, c’est celle qui a le meilleur rendement ! » Il produisait des céréales. Paulette, sa femme, intervient :
« André, la terre, on ne va pas l’emporter au cimetière ! Vends un morceau à Patrice pour construire son garage ».
André réfléchit : « T’en veux quelle surface ? »  - « C’est par rapport à ce que je peux dépenser » que je lui réponds.  Il me dit : « Non, il faut que tu achètes grand ! »  André accepte de me vendre 5 000 m2 en me disant : « Je vais t’en réserver un peu plus. Si tu t’agrandis, tu en auras besoin ».
J’étais heureux... jusqu’à ce qu’il me dise, après plusieurs Ricard (j’ai horreur du Ricard...) :
« Patrice, on est d’accord sur tout, mais il y a un problème : ton père, c’est un con ! Il m’a engueulé l’autre jour et on est fâché. Je te ven­drai le terrain quand il sera venu me présenter ses excuses.» Et il m’explique une embrouille avec une histoire de chasse...
Je file directement chez mes parents pour leur exposer la situation. Mon père : « Randuineau, c’est un con ! Jamais je ne lui présenterai d’ex­cuses...».
« Ce sont Paulette Randuineau et ma mère qui ont oeuvré pour réconcilier leurs maris. Fina­lement, André m’a octroyé 1 hectare que j’ai acheté en plusieurs fois et mon père et lui sont devenus les meilleurs amis du monde ».
Garage Duceau à Cour-Cheverny
Remise de la médaille du travail à Gérard Bidault,
chef d’atelier. De g. à dr. : Anne-Marie Duceau,
Bernard Billot, maire de Cour-Cheverny,
Gérard Bidault et Patrice Duceau
Patrice Duceau a bénéficié d’un autre bon conseil : « Bernard Warsemann m’a dit : Si tu n’as pas d’argent, c’est pas grave ! Tu me paieras les voitures quand tu les auras ven­dues. Lève toi avant les autres, couche toi après les autres et sois plus malin que les autres. Tu verras, le plus dur, dans la vie, c’est de gagner le premier milliard »
De 1986 à 1988, les pompes à essence étaient en place au bord de la déviation. En 1988, le nouveau garage est construit près des pompes. Une trentaine d’apprentis ont été formés durant la période d’activité de Patrice Duceau et le garage a employé entre 10 et 15 salariés.
En 1998, Patrice Duceau reçoit une proposi­tion d’achat de son garage très alléchante de la part d’un groupe de la grande distribution alimentaire. Il est alors adjoint au maire. Il hésite pendant deux jours avant, finalement, de ne pas y donner suite en pensant aux conséquences néfastes prévisibles pour les commerçants du village en cas d’implantation d’un supermarché à Cour-Cheverny.
En 2006, pour préparer sa retraite, Patrice Du­ceau met son garage en vente. L’acquéreur meurt la veille de la signature. C’est en 2007 que le ga­rage sera effectivement vendu. Il sera remplacé en 2015 par la biscuiterie de Cour-Cheverny.
Comme le dit Patrice Duceau : « Nous avons eu une clientèle exceptionnelle, de confiance et fidèle, même si le garage, ça n’a pas été tous les jours du gâteau ! »

Propos recueillis par La Grenouille.


La Grenouille n° 39 - Avril 2018