"Souvenirs, souvenirs" à La Borde

Johnny Hallyday - La Borde - Cour-Cheverny - 5 septembre 1965
Johnny Hallyday à La Borde
Le récent décès de notre idole des jeunes (et des moins jeunes aujourd’hui…) a réveillé de lointains souvenirs chez bon nombre des habitants de nos communes... et quelques nostalgiques ont évoqué à La Grenouille cette mémorable soirée du dimanche 5 septembre 1965, à la clinique de La Borde à Cour-Cheverny, au cours de laquelle Johnny Hallyday et de nombreux artistes se sont produits. Des documents d’archives, mis à notre disposition par la clinique et des articles de la presse locale de l’époque nous permettent de vous faire partager ce grand moment. 

Un projet thérapeutique
L'entrée de la kermesse du 5 septembre 1965
Le Club de La Borde organisait à cette époque une kermesse annuelle qui représentait pour l’établissement un véritable projet thérapeutique consistant à engager les patients et les soignants dans une réalisation spectaculaire, capable d’attirer la population locale et régionale, et de faire connaître ainsi le contexte si particulier de la clinique. Fondateur de l’établissement en 1953, Jean Oury déclarait à propos de cette kermesse : « Cette fête, dans toute sa diversité, peut comporter un certain risque : celui de masquer ce qui fait sa raison d’être et son propre style. Elle est le résultat d’un effort constant de désaliénation, c’est-à-dire d’abolition des barrières qui séparent encore un peu partout le monde de la maladie mentale et le reste de la Société ». Et il ajoutait : « Les thèmes qui, chaque année, sont choisis, marquent la part de joie qui préside au travail collectif de cette communauté si particulière qu’est un véritable « club thérapeutique ». Celui de la clinique de La Borde est l’expression d’un Comité Hospitalier des Sociétés de Croix-Marine. Sa structure autonome, sa gestion, la complexité des différents organismes lui permettront de réaliser par lui-même des manifestations aussi importantes que cette kermesse ».

Une journée hors du commun 

Cette année-là, de multiples attractions étaient proposées au public : décor de la Belle Epoque, guinguettes le long de l’allée menant à la mare, French cancan, danses folkloriques, chansons de 1900 ou plus récentes, loterie, cirque, défilé de mannequins, théâtre, voitures anciennes, et bien d’autres encore… La journée fut très pluvieuse et la kermesse annuelle se déroula dans des conditions difficiles tout au long de l’après-midi, avec parapluies et imperméables. Les mannequins, qu’on était allé chercher à la gare de Blois en camionnette, eurent quelques difficultés à rejoindre le spectacle, le véhicule étant allé au fossé à 600 m du domaine. Dans la même série, on note également que Johnny s’est rendu dans une clinique de Blois au chevet de son saxophoniste, Jean Tusan, victime d’un accident de la route, sans gravité, près de Cour-Cheverny…

Un spectacle exceptionnel 
Françoise Hardy - La Borde - Cour-Cheverny - 5 septembre 1965
Françoise Hardy à La Borde
En soirée, un spectacle exceptionnel, heureusement organisé sous un immense chapiteau, attira plus de 3 000 spectateurs venus de toute la région. L’animateur de la soirée n’était autre que Roger Lanzac, qui sut faire patienter le public car le spectacle commença avec du retard, du fait d’une panne électrique due aux intempéries. Il fallut improviser des branchements électriques à la hâte, ce qui nécessita d’utiliser du matériel de sonorisation « local », après de difficiles négociations avec les musiciens qui souhaitaient utiliser leur matériel et rien d’autre… On peut être impressionné par la programmation qui comptait de nombreux artistes dont certains étaient déjà des vedettes, et d’autres qui le deviendront… Qu’on en juge : en première partie, Jean- Noël Michelet, Christine Lebail, Jean Hébrard, Eric Charden, Guy Bedos (venu avec Sophie Daumier) et Françoise Hardy en final ! On avait déjà là de quoi passer une bonne soirée... La seconde partie vit arriver Johnny Hallyday un peu après minuit. En cravate et veste blanches, chemise noire, il déclencha une belle ambiance, avec un public chaleureux qui lui communiqua son enthousiasme, tout au long de la vingtaine de chansons interprétées ce soir-là. Johnny avait à cette époque 22 ans, il avait terminé son service militaire en août précédent et s’était marié avec Sylvie lors d’une permission en avril. Vint ensuite le moment du bal, sur la piste des « Moulins Rouges », entreprise familiale de bals-parquets installée dans le Loir-et-Cher et dans l’Indre, animé par plusieurs orchestres, dont celui de Claude Lutter, et programmé jusqu’à 3 h 30 du matin…
Johnny Hallyday - La Borde - Cour-Cheverny - 5 septembre 1965
Johnny Hallyday à La Borde


Johnny Hallyday - La Borde - Cour-Cheverny - 5 septembre 1965
Place au théâtre
Les kermesses annuelles ont vu passer d’autres très grands artistes, comme Romain Bouteille, Cora Vocaire, Francis Lemarque, Claude Nougaro ou Félix Leclerc, un célèbre catcheur (René Ben Chemoul), et bien d’autres célébrités. Dans le même esprit, depuis les années 70, le Club thérapeutique organise chaque 15 août une journée ouverte au public, centrée sur un spectacle théâtral*, avec de nombreuses animations.. Merci à Yannick Oury et son équipe de nous avoir ouvert les souvenirs des années 60, et aux nombreux témoins qui nous ont permis de faire revivre ces événements si particuliers.

Le TritonLa Grenouille n°38 – Janvier 2018

(*) ce spectacle et sa préparation par les pensionnaires de La Borde sont très bien mis en valeur dans le magnifique film de NicolasPhilibert « La moindre des choses » - 1996 
Sources : 
• La Nouvelle République - Septembre 1965/Archives départementales. 
• Archives de la clinique de La Borde.  

Voir aussi l'article "Le Temps des Copains" qui nous parle également de cette soirée...

Johnny Hallyday - La Borde - Cour-Cheverny - 5 septembre 1965
Johnny Hallyday
Johnny Hallyday - La Borde - Cour-Cheverny - 5 septembre 1965
Johnny Hallyday dans sa loge installée
dans le pavillon du Parc
Guy Bedos - La Borde - Cour-Cheverny - 5 septembre 1965
Guy Bedos dans sa loge,
avec Sophie Daumier

Le Temps des Copains...

La venue de Johnny Hallyday programmée, déjà en 1965, déclenchait beaucoup d’excitations dans le village pour les jeunes de la génération de Patrice Duceau, qui nous livre ici le souvenir de cet épisode.


Françoise Hardy sur la scène de La Borde
« Nous avions entre 15 et 18 ans et notre passe-temps du week-end était de nous retrouver à la terrasse du café des Trois Marchands pour bavarder et prendre un pot entre copains. Il y avait deux clans : celui des Beatles et celui des Rollings Stones. Mais nous étions tous copains pour nous affronter au baby-foot du café de Paris. Le Café de Paris avait appartenu à mes beaux-parents pendant la guerre. Il recevait fréquemment la visite des gendarmes lorsque, en fin de soirée, le ton montait au bar. Ce fut le cas quelques jours avant la visite annoncée de Johnny que nous commentions en ce samedi de début septembre, avant la rentrée scolaire. Un groupe de bûcherons débardeurs de bois s’était arrêté pour se désaltérer au bar en fin d’après-midi. Ils ont beaucoup commenté aussi la venue de l’idole des jeunes à La Borde. Le chef de ces costauds s’appelait Antoine Lepabic : une force de la nature qui n’avait peur de rien, et surtout pas des gendarmes. Ainsi, quand une patrouille de trois gendarmes fit irruption au café de Paris pour calmer le groupe, Antoine Lepabic leur proposa de leur payer une tournée. Les gendarmes lui proposèrent en retour de le conduire au poste. Le désaccord consommé, les trois gendarmes entreprirent de ceinturer Lepabic. Le plus jeune gendarme, le plus frêle aussi, fut immobilisé entre les cuisses de Lepabic qui coinça le deuxième avec le biceps de son bras gauche. Le chef voulut s’enfuir pour chercher des renforts. Lepabic attrappa le haut de sa manche de veste qui céda aux coutures. Lepabic, la manche de la vareuse dans la main, se mit à poursuivre le chef qui courait vers sa 4L. Lepabic criait : « Chef, chef, vous avez perdu la première manche ! » Le lendemain, 5 septembre 1965, en fin d’après-midi, les copains commentaient à la rigolade l’épisode de la veille quand ils virent arriver, place de l’église, des voitures et des gens « pas ordinaires ». Certains déjà connus, d’autres pas encore. La première à descendre d’un cabriolet américain fut Françoise Hardy, vêtue d’une mini jupe et de bottes de cuir, accompagnée d’un « chevalier servant » qui portait des lunettes Ray Ban. C’était un certain Jean-Marie Perrier. 
Carlos apparut à son tour, affublé d’une chemise à cocotiers et vahinées. Guy Bedos chahutait avec Sophie Daumier et un rocker frisé qui portait une veste à franges style « Davy Crokett » : c’était Eddy Mitchell, leader du groupe « Les Chaussettes noires ». Notre joie fut à son comble quand apparut Claude François, maigre comme un clou, chemise blanche et pantalon mauve à pattes d’éléphant. Il nous demanda où se trouvait la pharmacie... L’après-midi se passa à observer tous ces hurluberlus qui défilaient sur la place avec leurs musiciens et techniciens. Même si tous ces artistes n’étaient pas programmés pour chanter au spectacle prévu à La Borde, ils se retrouvaient là uniquement pour faire la fête ensemble.
Les musiciens de Johnnny
La nuit précédente, les musiciens de Johnny Hallyday remontaient du midi dans un break Impala de cinq mètres de long. Le conducteur s’est endormi au volant, dans un virage à l’entrée de Cour-Cheverny, sur la route de Romorantin, à hauteur du lieudit « La Chaumette ». Un musicien, légèrement blessé, s’est retrouvé à l’hôpital et un peu de matériel de sono a aussi souffert du choc contre un arbre. J’ai donc passé la fin de ma nuit à aider mon père, Roger Duceau, garagiste à Cour-Cheverny, à extraire l’Impala « enroulée » autour de l’arbre. Je jubilais à l’avance à l’idée de raconter cet épisode hors normes à mes copains. 


La nouvelle se répandit comme une trainée de poudre dans le village et, au matin, le garage de mes parents recevait autant de visiteurs que le château de Cheverny. Cette voiture américaine, longue comme deux 4L, était inconnue du public français et, avec ses plaques d’immatriculation de Los Angeles, nous faisait rêver de l’Amérique. Elle fit l’attraction pendant plusieurs semaines et tout le monde s’étonnait, vu l’état de la voiture, qu’un seul musicien fût blessé. Mes parents essayèrent longtemps, sans succès, de recouvrer les factures de dépannage et de gardiennage auprès de l’organisation responsable et du manager de Johnny Hallyday. Personne ne vint jamais réclamer le véhicule. L’Impala break, sièges en cuir, climatisation, et toit ouvrant... entama sa deuxième vie en servant de niche à chiens au Setter irlandais et à l’Épagneul breton de mon père. À ma connaissance, aucun chien de chasse n’a résidé dans une voiture de cette classe ! 
Johnny Hallyday sur la scène de La Borde


Le soir où Johnny s’est produit à La Borde, il est entré en scène sous une pluie battante, tout de noir vêtu, en chantant « Black is black ». Il n’y eut pas de guitares ni de chaises cassées. Mes copains et moi étions scotchés devant la scène et les filles étaient plus excitées par Johnny que par nous... Mon père et ses copains pompiers se tenaient prêts à asperger les éventuels agitateurs à l’aide de lances à incendie de diamètre 140 en cas de nécessité. Mais tout s’est bien passé. Nous sommes rentrés vers 2 heures du matin sur nos mobylettes bleues 49,9 cm3, sièges bi-places pour raccompagner les filles, en chantant « Pour moi la vie va commencer, en revenant dans ce pays »... La mobylette qui roulait à côté de moi était celle de mon ami Jean-Mary Grateau. Les jeunes filles à l’arrière, étaient de jeunes parisiennes à qui nous avions proposé d’aller voir s’il y avait de la lumière au « Chêne des Dames », dans les bois de Cheverny. 50 ans après, je peux confirmer qu’il n’y en a toujours pas... Mais c’est une autre histoire...».

Le Col Vert  – La Grenouille n°38 – Janvier 2018

Voir aussi l'article "Souvenirs, Souvenirs", qui nous parle aussi de cette soirée du 5 septembre 1965...

Cheverny et Cour-Cheverny : la période antique

Cette période étant très vaste, sera divisée en plusieurs parties : seront évoqués successivement : 
• le toponyme Ingrandes à Cour-Cheverny ; 
• l’implantation gauloise (les Carnutes) et romaine ; 
• les voies antiques, dont le Chemin des boeufs ; 
• Les vestiges : - le trésor de La Rousselière (voir La Grenouille n° 31) - les enceintes gauloises ; - la plaine des Rasoirs (Gallo-Romains). 

Toponymie : Le Clos d’Ingrandes

Carte de Cassini, qui montre la route d'Orléans
à "Saint-Agnan", Chemin des Boeufs actuel
passant par Ingrandes
Situé au sud de la commune de Cour- Cheverny – bois d’Ingrande sur le cadastre actuel – carrefour de voies antiques et moyenâgeuses, ce toponyme figure sur la carte de Cassini (début XVIIIe siècle) ainsi que sur la carte établie par Jacques Soyer. (1) 
Parmi les toponymes de nos deux villages, Ingrandes a une signification particulière puisqu’il nous permet de nous projeter dans la période antique en évoquant le peuplement de notre région par les tribus gauloises et les Romains. 
Tous les auteurs s’accordent pour dire qu’Ingrandes était situé à la limite des civitas des Carnutes et Aurélianorum, puis des diocèses (Romains, puis catholiques) de Chartres et d’Orléans. Il se trouve que cette limite correspond au « Chemin des boeufs » qui passe dans le bois d’Ingrandes, puis dans la forêt de Cheverny dans son tronçon reliant Bracieux à Contres, partie de la route dite « de Saint- Agnan à Orléans ». (1) 
L’origine du toponyme est gauloise : tous les spécialistes de la toponymie nous indiquent qu’il s’agit d’un nom masculin (depuis le XIVe s.) qui possède deux variantes : Aigurande et Ingrannes. Le nom vient du gaulois « equoi » équivalent du latin aequa = juste et Randa équivalent du latin fines = limite ; bas latin igoranda = juste limite. 
Le gaulois Randa a le même sens que le latin fines = limite et indique la limite des cités gauloises. 
Tous les lieux qui portent ce nom ou ses variantes, se trouvent à la limite de deux diocèses, de deux cités romaines ou de deux peuples gaulois (près de Cheverny se trouve le village de Feings = fines qui est aussi la limite des territoires des Carnutes et Aurélianorum = Orléanais (1)).

L’implantation gauloise : les Carnutes
La Gaule, avant l’invasion Romaine est peuplée d’un peu plus d’une soixantaine de tribus réparties en 4 régions principales : la Gaule Narbonnaise, la Gaule Celtique, la Gaule Belgique (tous Celtes) et la Gaule Aquitaine (peuple proto-Basque). 
Arrivés vers le Ve siècle avant J.-C., les Carnutes constituaient une puissante nation celtique de la Gaule centrale. Leur territoire s’étendait sur les deux rives de la Loire jusqu’au Cher. Au sud se trouvaient les Bituriges (Bourges) et à l’ouest les Turons (Tours). 
Leur capitale était Autricum et, sous l’occupation romaine, échangeant ce nom contre celui de la population, elle devint la civitas Carnutum (Chartres). Parmi les villes Carnutes on cite encore Cenabum (Orléans). Le territoire des Carnutes forma plus tard les trois évêchés de Chartres, d’Orléans et de Blois (seulement en 1637 pour ce dernier).

Les Romains
La Gaule romaine apparaîtra vers 50 av. J.-C. suite à la guerre des Gaules mais, en ce qui concerne Cenabum (Orléans), c’est au troisième siècle (en 275) que l’empereur Aurélien vint élargir et reconstruire l’ancienne Cenabum, qui n’était qu’un « vicus » de la cité (civitas) des Carnutum, la détachant de cette dernière. Aurélien lui donna son nom : Aurélianum ou Aurélianis. 
Ainsi, le territoire des Carnutes fut divisé en deux cités : la civitas Carnutum et la civitas Aurélianorum qui, dans l’organisation administrative romaine, devinrent à la fin du IIIe s. les diocèses de Chartres et d’Orléans. (1 et 2) 
Nous retrouvons donc le toponyme Ingrandes de Cour-Cheverny, qui était situé à la frontière entre ces deux civitas, Cheverny et Cour-cheverny restant rattachés à la civitas Carnotum et au diocèse (romain puis, ensuite, catholique) de Chartres. 
À l’époque mérovingienne (dynastie des rois Francs de la tribu des Saliens qui régna en Gaule depuis la fin du Ve siècle jusqu’au milieu du VIIIe s.), la civitas Carnotum était divisée en huit pagi ou comtés, dont six : le Pincerais, le Dreugesin, le Chartrain, le Dunois, le Vendomois et le Blaisois, correspondaient aux six archidiaconés (3) primitifs de l’ancien diocèse de Chartres.

Les voies antiques
Dans son ouvrage, Jacques Soyer évoque deux voies antiques ayant un tronçon commun de Blois (faubourg de Vienne) jusqu’à Cour-Cheverny par les ponts Saint-Michel et le gué de Clénord : 
• la voie de Blois à Bourges par Romorantin ; 
• la voie de Blois à Gièvres, vers Limoges et Poitiers. Cette dernière voie « traversait la forêt de Russy, arrivait à Clénord (localité celtique), où il y avait un gué... sur le Beuvron, passait à Cour-Cheverny (Cabriniacus, cheflieu d’une condita, subdivision administrative du pagus Blesensis sous la monarchie franque), se séparait à cet endroit de la route de Blois à Romorantin puis, abandonnant la civitas Carnutum et entrant dans la civitas Aurelianorum, elle passait dans le bourg celtique de Soings » vers Gy. 
Le tronçon vers Romorantin passait, lui, par Ingrandes et Mur-de-Sologne (voir la carte établie par Jacques Soyer). (4)

Le Chemin des boeufs

Le Chemin des Boeufs aujourd'hui,
dans le bois d'Ingrandes
- L’origine du nom : dans son ouvrage, Jacques Soyer évoque les dénominations locales données dans notre région à certaines voies antiques, telles que : « chemin de César, chemin perré, via publica... » mais aussi « chemin des vaches, chemin des boeufs, chemin des cochons, ainsi nommés parce que, lorsqu’elles furent abandonnées par les véhicules dans le cours des âges, ces voies antiques servirent, jusqu’au début du XIXe siècle, aux marchands à mener vers les grandes villes, et surtout vers Paris, leurs troupeaux de bestiaux avec plus de rapidité et moins de danger que sur les routes modernes très fréquentées »
Carte d’après Jacques Soyer, représentant la voie
de Blois à Bourges passant par Cour-Cheverny
et Ingrandes. Le pointillé vert montre la civitas 
Aurelianum,enclave créée en 275 par 
l’empereur Aurélien entre les territoires 
des Carnutes et des Bituriges.
− Ses tenants et aboutissants : Pour les connaître, il faut se reporter à l’itinéraire de la voie d’Orléans à Limoges qui passait par Neung-sur-Beuvron. Jacques Soyer expose qu’ « au Moyen-âge, la direction de cette route fut légèrement modifiée entre Orléans et Neung... On la fit passer par l’importante seigneurie de La-Ferté-Nabert, (aujourd’hui La-Ferté-Saint-Aubin), par Chaumont-sur- Tharonne (autrefois Chaumont-en-Sologne) et La-Ferté-Avrain (aujourd’hui La-Ferté- Beauharnais), un peu à l’est de Neung-sur- Beuvron, tandis qu’à l’ouest, une autre route, qualifiée dès le XIe siècle de via publica, gagnait Saint-Aignan-sur-Cher, par Jouy-le- Potier, Ligny-le-Ribault, Bracieux et Contres ». Il se trouve que le tracé de cette dernière portion de voie (entre Bracieux et Contres) existe encore de nos jours dans la traversée de nos communes. Il correspond, en venant du nord (par Fontaines-en-Sologne), au Chemin des boeufs (voie de la Roche) qui traverse le bois d’Ingrandes puis la forêt de Cheverny jusqu’à Marçon (commune de Fresnes) en direction de Contres (voir extrait de la carte de Cassini).
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Les vestiges
Quelles traces de cette époque antique nous reste-t-il aujourd’hui ? 
Les communes de Cheverny et Cour-Cheverny sont pauvres dans ce domaine, contrairement à Soings-en-Sologne ou Contres, ses voisines. La présence de l’occupation gauloise ou galloromaine se manifeste principalement : 
• par la découverte de monnaies anciennes, notamment à Cour-Cheverny, au « Vivier », près du moulin Voley et à La Rousselière (voir La Grenouille n° 31) ; 
• par l’existence de vestiges d’enceintes gauloises, notamment pour Cour-Cheverny à Pontchardon, Sérigny et au Donjon (dans le bourg près de la rivière le Conon (tous situés à proximité de la voie antique menant de Blois à Romorantin – voir supra) ; 
• pour Cheverny, E.C. Florange cite les enceintes de l’Ebat, de l’Aulnay, de la Taille du Fort de l’Arche du Colombier et de la Pétardière (ces 4 dernières enceintes ne sont pas localisées sur la carte IGN) ; (5) 
• par les nombreux vestiges retrouvés par Louis de la Saussaye (6) situés au lieudit La Plaine des Rasoirs à Cheverny (au sud de Villavrain). À cet endroit, Louis de la Saussaye, accompagné du marquis Paul de Vibraye, a pu constater par lui-même dans les années 1830-1835, l’existence : « ...des restes d’une localité gallo-romaine [qui] s’y rencontrent en abondance et les fragments de briques et de tuiles [qui] couvrent un espace de terrain d’environ 10 hectares. La tradition a conservé dans le pays le souvenir d’une ville et même de la date de sa destruction. Les paysans, en assurant que la ville des Rasoirs périt par le feu, il y a près de 1 500 ans, sont peut-être peu éloignés de la vérité car cette époque ne correspond pas mal à celle des fréquentes invasion des barbares. Les traces d’incendie sont encore assez évidentes, et cette localité, bâtie comme toutes les villes de Gaule, en bois ou en clayons et en torchis a péri aussi comme elles par le feu... 
En fouillant les ruines... nous avons retrouvé les fondations en pierres des habitations, les aires de ces habitations composées d’une coche de maçonnerie formée de briques et de petites pierres concassées et noyées dans le mortier que supporte un bloc en pierres sèches ; les puits dont se servaient les habitants, des fragments de meules à bras, des débris de vases en terre ordinaire et en terre rouge, ornés de bas reliefs, et quelques médailles de Tetricus et de Gallien... »
S’interrogeant sur l’origine du nom de Rasoir, Louis de la Saussaye évoque le souvenir des « raseurs » ou « des barbares qui ont rasé la ville », mais aussi la possibilité d’un « nom romain comme celui de rasorium ». Cette dernière origine possible est celle donnée par Denis Jeanson (7) : latin populaire rasorium = burin, grattoir, instrument à tranchant fin ; terrain gratté, rasé.

Le Héron  – La Grenouille n°38 – Janvier 2018


(1) Dans son étude sur les voies antiques de l’Orléanais, Jacques Soyer indique que l’Orléanais est pris dans le sens de l’expression latine civitas Aurelianorum. Ses limites sont celles du diocèse d’Orléans (romain) avant la création du diocèse (catholique) de Blois en 1697. On sait, en effet, que les grandes divisions ecclésiastiques ont été calquées sur les circonscriptions administratives de l’Empire romain, le terme diocèce ayant été conservé (A. Longnon, Atlas historique, 1re livraison. Paris, 1884, p. III). La civitas Aurelianorum est un démembrement de la civitas Carnutum. Voir développements qui suivent. 


(3) Archidiaconé : subdivision d’un diocèse placé sous l’autorité d’un archidiacre. 

(4) Jacques Soyer confond Cour-Cheverny - Cabrianicus - avec Cheverny et il est en désaccord sur le tracé avec deux autres auteurs, Chauvigné et Florances qui font passer la voie vers Gièvres par Cellettes.

(5) Classement chronologique des camps, buttes et enceintes du Loir-et-Cher (fin) E.-C. Florance, Bulletin de la société préhistorique de France 1919 n° 5. 

6) Louis de la Saussaye : Mémoires sur les antiquités de la Sologne blésoise – Archives départementales de Loir-et-Cher. G F/274 (7) Denis Jeanson : toponymie région Centre-Val de Loire.   

La coopérative de battage de Cour-Cheverny

La coopérative de battage de Cour- Cheverny est née après la guerre, dans les années 1947-48. Le président de l’époque était André Boucher qui habitait La Fontenille, sur la route de Romorantin. Le vice-président était Mary Fouassy qui habitait rue Gilette à Cour-Cheverny.

Les cultivateurs, Robert Bouget, Robert Dronne, Roger Montagne, Maxime Cazin, René Leloup, Lucien Touchain (le chauffeur), Raymond Beaugrand, Bernard Givierge, Kléber Hermelin, parmi d’autres, ont adhéré à la coopérative de Cour-Cheverny. Il y avait aussi une coopérative de battage à Cheverny, présidée par Pierre Davau.

Les moissons à cette époque

Les moissons à Cheverny
Partout en France, depuis plusieurs siècles, on utilisait des faucilles pour la récolte des céréales. Elles avaient un avantage considérable par rapport à la faux : elles ne frappaient pas la tige du blé, donc n’agitaient pas les grains mûrs qui se seraient détachés pour tomber au sol, provoquant ainsi de grandes pertes en vidant les épis. On cultivait alors en billons et pas encore à plat, ce qui interdisait le fauchage à la faux qui doit travailler sur une surface plane. La faucille « à scier les blés » permettait une coupe de 50 cm, avec sa lame striée et dentée. Le faucheur saisissait une poignée de tiges sous l’épi et les sciait à hauteur de genou, laissant ainsi un chaume de 40 cm de haut. Couper à cette hauteur permettait de ne pas faucher l’herbe qui poussait entre les tiges de blé en la conservant pour nourrir les animaux en hiver.

Les débuts de la mécanisation
Faucille à dents en vente
sur le catalogue Manufrance
La moissonneuse javeleuse apparut. Elle coupait la paille et formait des javelles au moyen de gros rateaux de bois situés devant le tablier. Les javelles étaient ensuite liées à la main. La moissonneuse lieuse a été le premier matériel de la coopérative courchoise, puis un tracteur Formall (américain) suivi d’un tracteur Someca italien de 50 CV : - on fauchait à droite et les bottes liées avec une ficelle étaient éjectées à gauche ; - les bottes étaient placées 4 par 4 en 4 tas, les épis tournés vers le centre. La 17e botte était placée en chapeau ; - on laissait sécher 2 à 3 semaines dans le champ ; - la récolte était ensuite rentrée à l’abri sous un hangar, ou disposée en meules à l’extérieur ; - on battait fin août.


Les moisonneuses-batteuses

Le déroulement du travail :
- on récoltait dans des poches à grains à hauteur d’homme, dans des sacs de 80 à 100 kg ; 
- le brocteur montait les bottes ; 
- le délieur coupait les ficelles ; 
- l’engraineur et l’éparpilleur, en haut de la machine, répartissaient et mélangeaient les bottes ; 
- le petit blé tombé à côté de la machine nourrissait les volailles. 
La moissonneuse batteuse
Quelques chiffres - Avec 3 chevaux, on fauchait 1 hectare en 3 heures. Avec un tracteur, on fauchait 1 hectare en 2 heures. - La coopérative de Cour-Cheverny moissonnait environ 150 hectares sur une période de moisson et de battage qui durait 2 mois. - Le rendement moyen était de 30 à 40 quintaux/ heure. - La période de battage occupait 15 personnes.

Merci à Michel et Arlette Bouget.

Le Col Vert  – La Grenouille n°38 – Janvier 2018

L'usine à gaz de Cour-Cheverny

Continuons à retracer l’histoire de Cour- Cheverny au travers des délibérations des conseils municipaux. Nous abordons ici une page d’histoire peu connue : celle de la construction de l’usine à gaz. 

Lors d’une séance extraordinaire du Conseil municipal, le 7 avril 1878, le maire fait part de la constitution, à Cour-Cheverny, d’une « Société Anonyme pour l’éclairage au gaz » qui propose à la commune d’établir une usine à gaz dans l’ancien cimetière situé rue Barberet (cimetière 2 sur plan ci-dessous). 
Extrait du cadastre napoléonien de 1813 :
Section J 1 - Le bourg de Cour-Cheverny
Revenons quelques années en arrière 
Au Moyen-âge, le cimetière le plus ancien était situé près de l’église, à l’endroit où se trouve la place de l’église actuelle, comme nous pouvons le voir sur le cadastre napoléonien de 1813 (cimetière 1).
Concernant ce cimetière, très peu de renseignements existent, si ce n’est une délibération du 25 plûviose An neuf (14 février 1801) intitulée « Plantation d’un mail » qui relate « qu’un projet, depuis longtemps connu, de faire une plantation d’arbres sur une partie de la place la plus près de l’église, laquelle servait autrefois de cimetière, qui a été supprimé et rendu libre vers l’an 1746, vu qu’il était situé au milieu du bourg et nuisible à la salubrité de l’air, il fut délibéré à cette époque que le-dit cimetière serait transféré dans un terrain hors du bourg qui fut acquis des fonds de la commune ». À la place, ce sont « vingt sept platanes qui seront plantés pour former une place de promenade publique »
De 1746 à 1851, le cimetière se trouvait donc entre l’arrière de l’église et l’actuel monument aux morts inauguré en 1924 (cimetière 2). 
En 1851, la commune achète un terrain situé route de Blois, pour y transférer le cimetière que nous connaissons actuellement, abandonnant ainsi le cimetière 2. 
L’usine à gaz clôturée par un mur en maçonnerie.

Revenons à l’emplacement de l’usine à gaz 
En 1862, « par arrêté préfectoral, le maire a l’autorisation d’aliéner le cimetière situé derrière l’église qui est abandonné depuis vingt-sept ans. Il sera mis en vente aux enchères publiques, avec une mise à prix à 1 000 francs ». Aucun acquéreur ne se manifeste. Par contre, le maire informe le conseil que Madame Barberet, de Pont-Chardon, propose de faire un don de 700 francs à la commune, « valeur approximative de l’ancien cimetière » selon elle, mais elle assortit cette offre des conditions, disons plutôt des exigences, suivantes : 
1) « La commune conserverait la pleine propriété et jouissance de cet ancien cimetière, mais, sauf ce qui sera dit ci-après, la commune ne pourra, pendant 50 ans à partir de la réalisation de la donation, vendre ce cimetière. Elle ne pourra non plus y apporter aucun changement ni modification. Elle n’en jouira que pour la récolte des herbes qui y poussent chaque année, sans pouvoir remuer la terre, y laisser pacager les bestiaux, ni y faire des plantations d’aucune nature, sans l’agrément de Mme Barberet. Enfin, jusqu’à l’expiration des 50 années, le terrain serait laissé dans l’état où il est actuellement et la commune n’en jouirait que de la manière qu’elle l’a fait depuis la fermeture de ce cimetière. 
2) Après l’expiration des 50 ans, la commune reprendra la libre disposition de la propriété et jouissance du terrain, pour en disposer à son gré, ainsi que de toutes choses qui existeraient dessus par suite de plantations ou de constructions qu’il aurait plu à Mme Barberet d’y faire faire. 
3) Nonobstant ce qui vient d’être dit ci-dessus, la commune aurait le droit de réduire le terrain au long de la route de Contres à Bracieux, pour le limiter, pour l’alignement de cette route qui serait donné par la voirie, à charge pour la commune de le tenir constamment renfermé, au long de la route, par une nouvelle clôture qu’elle construirait, en récupérant les matériaux du mur existant longeant cette route. » 
Le conseil « accepte à l’unanimité cette offre généreuse » car « il n’y a nulle charge pour la commune et tout avantage pour elle ». M. le maire est chargé de remettre à Mme Barberet « une copie de la délibération comme témoignage de ses sentiments de respectueuse reconnaissance, et il devra solliciter de M. le préfet l’autorisation d’accepter cette proposition ».

De plus, le Conseil prie aussi M. le maire, de demander à Mme Barberet si, en raison de l’état de gêne où se trouve la commune par suite des nombreux travaux qu’elle a faits et des charges qu’elle s’est créées pour l’embellissement du bourg*, si elle voulait bien faire clore elle-même l’ancien cimetière au long de la route, par un mur en maçonnerie ; si elle voulait bien aussi restreindre la durée pendant laquelle la commune n’aura pas l’entière disposition du terrain. Si, enfin, elle voulait bien planter le terrain, soit en acacias, soit en autres essences de bois, car « la vue de l’ancien cimetière dans l’état où il est, rappellera toujours pour bien des familles, les souvenirs de pertes si douloureuses, et que le conseil verrait avec une grande satisfaction qu’il changerait d’aspect par une plantation de bois. »   
Cette proposition est acceptée par l’administration communale et autorisée par le préfet. Du fait de ces exigences, l’usine à gaz ne pourrait pas être construite à Cour-Cheverny avant 1912 sur l’emplacement de l’ancien cimetière ! Mais la Société Anonyme pour l’éclairage au gaz ne l’entendait pas ainsi, souhaitant apporter à Cour-Cheverny ce nouveau confort moderne de l’éclairage public ! Les administrateurs de la société se sont alors adressés aux héritiers de Mme Barberet afin d’obtenir le désistement de la famille sur le temps qui restait - soit 34 ans ! - pour que le terrain soit rendu à la commune. Non seulement les héritiers ont consenti à la demande, mais ils ont très vite fait rédiger et signé un acte de désistement pour rendre à la commune la libre disposition de l’ancien cimetière afin d’y établir l’usine à gaz ! « Par ce fait, la commune rentre donc aujourd’hui dans l’entière propriété de l’ancien cimetière »

L’usine à gaz clôturée par un mur en maçonnerie. 
La société de gaz propose au Conseil de passer un bail avec la commune pour la location de l’ancien cimetière pour l’établissement de son usine. La commune afferme l’ancien cimetière à la Société Anonyme du Gaz, après enquête prescrite par arrêté préfectoral du 10 avril 1878, aux conditions suivantes : 
- un bail de 50 ans est consenti à raison de 50 Francs par an ; 
- les arbres qu’il serait nécessaire d’abattre seront vendus au profit de la commune ; 
- les murs de clôture seront restaurés par la société du gaz. 
La construction de l’usine est vite réalisée. En Août 1878, le maire signale au Conseil municipal que la nouvelle école de garçons, construite rue Martinet en 1876, a reçu l’organisation nécessaire pour l’éclairage au gaz. 
Rapidement, le maire reçoit une pétition de la population réclamant l’éclairage public jusqu’à onze heures du soir, quelle que soit la saison et chaque fois que l’obscurité le rendra nécessaire. Ce qui fut adopté. 
Dans les mois qui suivent, un crédit de 350 F est voté pour faire l’acquisition et la pose d’appareils à gaz pour l’éclairage de l’école de garçons, des rues et des places du bourg. Mais les perfectionnements et un nombre plus important de lanternes rendent vite les crédits insuffisants. Un crédit exceptionnel sera voté. Des nouvelles pétitions réclameront ensuite l’installation de lanternes à gaz rue de Bracieux, rue Barberet en 1906, rue Nationale en 1907 et au lieu-dit Talcy. 

La place de l’église avec les lanternes à gaz 
En 1911, la Société de gaz demande une prolongation de convention pour 22 ans, ce qui porterait la concession à 40 ans et qui permettrait, selon eux, de donner l’éclairage électrique à des prix très intéressants et, tout en continuant la fourniture du gaz, la commune bénéficierait d’une remise de 25 %. L’éclairage actuel sera transformé en éclairage électrique en augmentant le nombre de becs à des tarifs de faveur. L’éclairage sera assuré 24 h sur 24 ; enfin le gaz destiné au chauffage sera mis à disposition de la population à 0,30 francs avec des fourneaux et réchauds en location. 
Le Conseil pense accorder au concessionnaire de l’usine à gaz, une prolongation de 22 ans pour que l’électricité soit fournie à Cour- Cheverny. Mais, après délibération, en septembre 1911, il considère que les conditions ne sont pas assez avantageuses et refuse de prolonger le bail qui serait une prolongation de concession déguisée. 
Place de l'Eglise (place Victor Hugo)
avec les lanternes à gaz
En 1916, le maire reçoit la visite du directeur de la Compagnie électrique du Sud-ouest, qui gère alors l’usine à gaz. Il informe le conseil des difficultés rencontrées par cette compagnie pour continuer à fournir le gaz dans le bourg, suite au manque d’approvisionnement et de l’élévation du prix des charbons. Il propose en remplacement l’installation d‘une distribution d’éclairage électrique à condition que le Conseil lui accorde une concession de 40 ans, se réservant le droit d’augmenter les prix fixés à cette concession pendant la durée de la guerre et les six mois qui suivront la cessation des hostilités, dans une mesure qui dépendra de la hausse du prix du charbon. Le Conseil, en raison des conditions actuelles de guerre, ne donne pas suite à la demande. 
Les bâtiments de l’ancienne usine à gaz, les deux pavillons logeant un locataire et un sous-locataire à titre provisoire, devront être libres de toute servitude pour le 24 juin 1923, ainsi que le hangar. Ils seront démolis fin 1923, le Conseil ayant pris la décision de faire ériger sur cette place le monument aux morts pour la patrie. 

Françoise Berrué - La Grenouille n°38 - Janvier 2018

*L’acquisition des terrains (1858) pour la construction des classes, rue Martinet (1876) et de la mairie- halle (1879). 
Sources : 
- Registres des délibérations municipales de 1820 à 1924. 
- Cadastre napoléonien de 1813 : Section J 1 Le Bourg. Sont concernées les parcelles J 93- J 94 et J 97. 

Auguste Bourgeois garde-chasse à Cheverny et le circaète, en 1957-58

Michel Bourgeois, natif de Cheverny et habitant de Cour-Cheverny, nous évoque un bien beau souvenir de sa jeunesse.

Michel Bourgeois, sa soeur Jocelyne et Coco.
Photo prise en 1957 par le comte Fernand de Berthier,
régisseur du 
château de Cheverny. Le circaète a été 
momentanément retenu par une ficelle pour les 
besoins de la photo.
Arrivé au service du marquis Philippe de Vibraye en 1936, après 10 ans de fonction de garde-chasse en Bourgogne d’où il était originaire, mon père, Auguste Bourgeois a d’abord été logé avec sa famille dans la maison forestière de la Tesserie, située au milieu de la forêt de Cheverny, non loin de l’étang de la Pierre. Elle était plus proche de la Gaucherie que du bourg de Cheverny, distant de 7 km. 


Par la suite, en 1949, nous avons déménagé pour venir habiter à la Morelière. Cette maison forestière plus proche de Cheverny nous a semblé un paradis : à peine à 2 km du bourg et desservie par un chemin carrossable, quoique simplement empierré. Là, nous avons découvert l’électricité, l’eau à la pompe et une chambre supplémentaire pour les huit enfants de la famille. 

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Mon père, comme tous les gardes-chasses de Sologne, avait pour mission la garderie des bois mais aussi, la protection de la faune cynégétique. Tout ce qui pouvait nuire à celle-ci, était donc classé indésirable ou nuisible. Ainsi : renard, blaireau, fouine, martre, putois, rat-musqué étaient pourchassés pratiquement toute l’année. Il en était de même pour les oiseaux considérés comme prédateurs, tous les « becs crochus » : buse, busard, faucon, épervier, ainsi que certains « becs droits » : corbeau, pie, geai, héron. 
Une prime était versée aux gardes-chasses par la fédération des chasseurs du département pour chaque « nuisible » détruit, abondée également par l’employeur des gardes. Il fallait pour cela apporter la preuve de la prise de chaque animal : les becs pour les oiseaux, l’extrémité de la queue pour les sauvagines (1)
Mon père s’acquittait donc de cette tâche avec assiduité, d’autant plus qu’elle concourait à l’amélioration de son maigre salaire. 

Il fit cependant une exception concernant le circaète. Appelé couramment Jean-le-Blanc (2), ce magnifique rapace était relativement rare. Mon père avait lu dans le Chasseur Français (la bible des gardes et des chasseurs) que ce bel oiseau se nourrissait principalement de reptiles. Il en avait conclu qu’il était donc plus utile que nuisible. 
De ce fait, non seulement il ne le tirerait plus, mais il avait décidé de le protéger, alors même qu’il était toujours sur la liste des « nuisibles ». C’est ainsi qu’au printemps de l’année 1957, mon père avait repéré un nid de circaète dans la forêt de Cheverny près du Chêne des dames et plus précisément en bordure de l’allée menant au carrefour de la Luzerne. Après avoir surveillé l’évolution du petit Jean-le-Blanc de très près, il jugea le moment venu, juste avant son envol, de le capturer afin de l’élever et d’étudier son comportement durant l’été. 

Le circaète saisissant sa proie
Mon père âgé de 59 ans à l’époque, me chargea (j’en avais 12) de grimper dans l’arbre. Il s’agissait d’un pin sylvestre de forme tabulaire, pas très élevé. Le nid, relativement important, occupait le sommet de l’arbre, facilitant ainsi l’arrivée des parents, notamment lors de l’apport des proies vers le petit. 
Le plus difficile fut de traverser le houppier (3) pour accéder au nid. L’unique petit était déjà gros (le circaète ne pond qu’un oeuf). Quelque peu affolé, il battait des ailes mais ne pouvait pas voler. Il n’avait sans doute jamais vu un fils de garde arriver dans son nid ! Il se laissa prendre assez facilement. 
Je le mis dans un sac de jute, le fermai et le lançai vers des basses branches où mon père le réceptionna. Les parents tournoyaient bien au-dessus mais à une hauteur importante et sans conséquence pour nous. 
Arrivé à la Morelière, l’éducation commença. Tout d’abord : le loger, ensuite le nourrir. Le Jean- le- Blanc, baptisé Coco allait-il accepter la nourriture de la main de l’homme ? Ces questions trouvèrent rapidement réponse. La grange lui servira de nid et d’espace d’envol pour ses premiers essais. Pour la nourriture, pas de problème, mon père n’avait pas peur des serpents ; vipères et couleuvres n’étaient pas rares autour de la Morelière et aux abords des nombreux étangs de la forêt. 
Dès le lendemain, le nourrissage commença, tout d’abord par des petits morceaux de « magrets de corbeau » puis, les jours suivants, par les premières vipères que mon père rapportait, mortes dans un premier temps... Il connaissait parfaitement les endroits susceptibles d’accueillir ces bestioles que tant redoutent. Il savait aussi à quel moment de la journée les chances de les rencontrer étaient les meilleures. 
Sa technique de capture était très simple. Chaussé de brodequins surmontés de guêtres en cuir, il était à l’abri de toute morsure aux jambes. Dès qu’il percevait un mouvement ou un bruissement en bordures de bois ou de haies bien exposés, il se précipitait dans la végétation afin de repérer la vipère. Il lui mettait carrément un pied en travers du corps, puis, à l’aide d’un bâton, il recherchait la tête pour l’isoler et ensuite la saisissait par la queue. Il tirait lentement la vipère verticalement la tête en bas en s’assurant d’une distance de sécurité car au début la vipère essaye de se relever mais elle se fatigue rapidement. 
La rapporter vivante à la maison était relativement facile lorsqu’il était à pied, cela se compliquait quand il rentrait à vélo. Je l’ai vu revenir quelquefois avec deux vipères dans une main appuyée sur le bout du guidon et conduisant le vélo de l’autre main. Il devait alors les secouer de temps en temps car elles essayaient de remonter en s’enroulant l’une sur l’autre. 
Coco dégustant un aspic
Pour les couleuvres, le problème était simple, car on pouvait les tenir par le milieu du corps ; le seul inconvénient était qu’elles dégageaient une odeur désagréable, un genre de répulsif. Moi-même, je les recherchais car je ne les craignais pas. Cependant, pour les vipères, je les ramenais mortes. Coco, notre Jean-le-Blanc, était nourri ainsi deux ou trois fois par semaine. Il pouvait ingurgiter deux reptiles à la suite sans problème. 
Dès qu’il fut en mesure de voler correctement, son poste d’observation préféré était le toit de la grange, mais en fait, il passait aussi beaucoup de temps à planer dans les airs. Nous étions fascinés par le vol de ce magnifique oiseau d’une envergure de près d’un mètre quatre-vingts, le dessous de son corps blanc tacheté de gris et ses grands yeux d’un jaune vif au regard perçant. 
Lorsque mon père rentrait de sa tournée de garde avec un serpent à la main, Coco arrivait de nulle part et se perchait sur le toit de la maison attendant impatiemment le moment où le serpent serait déposé au milieu de la cour, en vie bien sûr, car il avait une nette préférence pour le vivant. Il se précipitait alors à proximité du reptile, l’observait afin de repérer la tête. S’avançant d’un pas assuré vers la vipère qui commençait à se débiner, il la saisissait rapidement juste derrière la tête à l’aide d’une serre. Il lui plantait alors son bec crochu dans le crâne, renouvelait l’opération une fois ou deux, reposait le corps par terre afin de s’assurer qu’elle était bien morte. Il commençait à l’ingérer la tête la première. En moins de deux minutes, le repas était pris, et parfois la bestiole bougeait encore dans son jabot. L’extrémité de la queue dépassait souvent encore de quelques centimètres de son bec lorsqu’il prenait son envol. Rassasié, il allait se percher sur le toit afin de digérer tranquillement. 
Parfois, impatient ou reconnaissant, il tentait de se poser sur la tête ou plutôt sur la casquette de mon père alors même qu’il n’était pas encore descendu de son vélo. Il m’est arrivé la même mésaventure quelquefois en rentrant de l’école et j’ai dû repousser ses tentatives en me protégeant de la main au risque de tomber du vélo, car je n’avais point la casquette rembourrée des gardes-chasses. L’été s’est ainsi passé. Coco faisait partie de la famille et parfois, il s’absentait un jour ou deux, cherchant sans doute sa nourriture par lui-même. Il jouissait d’une pleine liberté. 
Quand la période de migration arriva, fin septembre, de crainte de le voir partir, il fut décidé de lui faire passer l’hiver parmi nous. Normalement, la migration s’effectue en couple ou en petits groupes. Les circaètes passent par Gibraltar pour rejoindre leur terre d’hivernage située en zone sahélienne. Sa volière fut aménagée dans la grange qu’il connut au printemps de son arrivée. Celle-ci était vaste et donnait sur les greniers à foin, ce qui lui permettrait de voler, enfin, de voltiger, quand on connait les capacités de planeur du circaète. 
Les vipères se faisaient rares et il fallut prendre sur le stock de réserve ; à ce sujet, je dois relater ici une scène cocasse quoique naturelle. Mon père avait mis en réserve quelques vipères vivantes dont un superbe aspic en vue d’un nourrissage ultérieur. Ce stockage s’effectuait dans un bidon dont le bouchon de liège était entaillé pour permettre aux vipères de respirer. 
À la suite d’une disette de plusieurs jours, on eut recours à la réserve. Coco attendait impatiemment, car il connaissait le bidon. Quand mon père l’ouvrit et en versa son contenu, nous eûmes la surprise de voir descendre du goulot, non pas un bel aspic mais plusieurs petits déjà prêts à mordre. En effet, la belle rousse avait mis bas en captivité. Il faut savoir que la vipère est vivipare, elle met au monde des petits bien finis, alors que la couleuvre est ovipare, elle pond des oeufs. 
Le mois d’octobre et les suivants, en l’absence de son mets de prédilection, il fallut trouver une nourriture de substitution pour Coco. Là, ma contribution fut demandée, notamment pour dépouiller les corbeaux afin d’accéder aux filets dont il était friand. Cela représentait environ la moitié de sa nourriture. L’autre moitié était fournie par les poissons. Ceux-ci provenaient des mares et de la pêche des étangs dont les gardes étaient responsables sur la propriété. Nous mettions en réserve dans la mare de la maison quelques kilos de friture : gardons, tanches, perches. Ces poissons étaient conservés dans des caisses en bois ajourées et grillagées, immergées à faible profondeur et faciles d’accès. Il nous était ainsi aisé, tous les deux jours, d’y puiser par la trappe du dessus les trois ou quatre poissons nécessaires à sa ration du jour. Coco les avalait vivants, la tête la première, comme les reptiles. On alternait poisson et viande, pensant ainsi maintenir un équilibre dans cette alimentation de substitution. 
Coco se portait bien. Par de rares caresses qu’on pouvait lui procurer car il n’était pas demandeur, nous pouvions constater son bon état général. Il passa ainsi l’hiver 1957-58 apparemment en bonne santé. 
Quand le printemps fut revenu, vers début avril, on ouvrit sa volière, Coco retrouva la liberté, il reprit sa place sur le toit. Les reptiles étant cependant rares, sa nourriture d’hiver se prolongea encore quelques semaines. 
Pour lui, la migration de retour était déjà faite ! Un nouveau cycle de vie démarrait, il reprit rapidement ses habitudes. 
Mon père décida qu’à la prochaine migration nous le laisserions partir avec ses rares congénères. Peut-être trouverait-elle un compagnon, car en fait, vu son envergure, nous pensions que c’était une femelle. En effet, chez les rapaces, les femelles sont plus grandes que les mâles. 
Coco était connu et même reconnu à Cheverny. Les gens, ignorant le nom scientifique de circaète, l’appelaient « l’aigle du père Bourgeois ». Son rayon d’action était probablement de plusieurs kilomètres autour de la Morelière.

Le drame !
Nous pensions qu’étant apprivoisé, il échappait à la catégorie des rapaces nuisibles. Que nenni ! Malgré sa notoriété, il fut pris dans la ligne de mire d’un amateur de trophée. 
C’est ainsi qu’un triste jour, Coco ne répondit plus à nos appels. On en connut rapidement la cause quand un voisin du côté du Bucher récupéra Coco agonisant. Il le ramena chez nous, à la Morelière, mais il était mort. Avait-il été confondu avec une vulgaire buse ? Etait-ce une vengeance d’un mécontent ? On ne le sut jamais. 
Mon père immensément déçu, voire même en colère, invectiva le pauvre voisin qui rapportait le corps de l’oiseau, l’ayant pris pour le responsable du méfait. Puis, se ressaisissant, le remercia en pestant contre « l’assassin » anonyme, car pour nous, c’était un assassinat. On fit une dernière photo du cadavre de Coco chez Pierre Augé, naturaliste, qui proposa de le naturaliser. Le circaète Jean-le-Blanc est un oiseau relativement rare et protégé depuis 1976, au même titre que l’ensemble des rapaces diurnes et nocturnes.

Michel Bourgeois – La Grenouille n°38 – Janvier 2018

(1) Sauvagines : peaux de petits animaux à fourrure (renards, fouines, belettes, etc.) servant à faire des fourrures communes. (Larousse)
(2) Circaète Jean-le-Blanc : Le nom Circaète vient du grec [Kirkos Aetos], soit faucon, aigle. Il a les grands yeux jaunes du busard, et la grande taille des aigles. « Jean », au Moyen-âge était le surnom donné aux gens habiles, et « le-Blanc » fait référence à sa couleur dominante quand on le voit de dessous. (marie-christine.dehayes.pagesperso- orange.fr/Presentation_circaete.htm)

(3) Houppier : ensemble des ramifications portées par la tige d’un arbre au-dessus du fût (Larousse).