Michel Pasquier, un collectionneur hors du commun

Collectionneur par hasard… 

Dans un entretien en 2013, le Musée de Sologne a recueilli le témoignage de Michel Pasquier qui raconte sa passion. 

Michel Pasquier à son domicile de Cour-Cheverny
en 2013, devant le portrait d'Alexandre Bigot.
Au mur (à gauche), les photos de la véranda
de la maison du céramiste, à Mer.
C’est au hasard d’une promenade qu’il a un jour visité avec des amis une petite exposition à La Borne, village de potiers dans le Cher, qui présentait une trentaine de briques estampillées, réunies par un collectionneur local. Cette visite lui a donné l’envie de faire de même, et il a commencé à collectionner les briques, récoltées dans différents lieux, sa profession l’amenant à se déplacer fréquemment… Il les « ramassait à droite à gauche » et, très occupé professionnellement, il les entassait dans un coin : 10, 20, 30 briques au bout d’un an, puis 100, trouvées principalement dans le Loir-et-Cher, puis au fil des années dans la région, la France et finalement aux quatre coins du monde... C’est ainsi que, vingt ans plus tard, il en avait réuni plus de 4 000 … 
Au début, ses « récoltes » se faisaient souvent sur des chantiers de démolition, puis des amis lui en ont apporté, puis il a pratiqué des échanges avec des collectionneurs (notamment avec un collectionneur anglais), participé à des bourses d’échanges, etc. Il faisait partie du Rotary Club et de l’association des Amis du Musée de Sologne (dont il a été le président) et avait beaucoup d’amis. Toutes les personnes de sa connaissance étaient chargées de ramener des briques de leurs voyages à l’étranger… 
Il ne collectionnait que les briques estampillées : celles-ci comportent la marque du briquetier (artisan ou industriel) et parfois le nom du village et du département d’origine. C’est ainsi que le briquetier faisait sa publicité. Avec ces marques de fabrique, la collection permet de voyager dans le temps et dans l’espace, et de découvrir parfois la trace de briqueteries aujourd’hui disparues et oubliées… 
On pourrait écrire des pages entières pour évoquer ces briques : celles estampillées « AP » (Administration pénitentiaire) fabriquées par les bagnards de Cayenne, ou celles trouvées à Gièvres, fabriquées aux USA et importées en France par l’armée américaine pendant la première guerre mondiale pour la construction des bâtiments des immenses camps militaires installés dans la vallée du Cher. Il y a aussi les briques sur lesquelles sont gravés des textes (une déclaration d’amour, des décomptes d’heures travaillées, ou une revendication d’un salarié de la briqueterie…) ou parfois la trace de patte d’un chat, d’un chien ou d’un oiseau venu se poser sur la brique en cours de séchage… 

Frédéric et Antoine Pasquier, deux de ses fils, se souviennent 
« Nous avons vu la maison familiale se remplir progressivement de briques. Notre père avait toujours quelques outils dans sa voiture, notamment une massette et un pic, ça pouvait toujours servir sur des chantiers de démolition… Il a eu l’occasion d’entrer en contact avec de nombreux collectionneurs, parfois à l’autre bout du monde, en Australie ou en Nouvelle Zélande… Les échanges n’étaient pas toujours faciles, la brique n’étant pas l’objet idéal à échanger par courrier… I
l lui a parfois fallu négocier longuement pour acquérir des pièces auprès de leurs propriétaires, mais il avait un certain pouvoir de persuasion… » 
Antoine se souvient aussi d’avoir été sermonné pour être revenu d’un voyage à Barcelone sans aucune brique dans ses valises... et du voyage à Rugby en Angleterre avec son père, avec une centaine de kilos de briques dans la voiture à l’aller et, bien sûr, l’équivalent au retour en briques anglaises… 

L’histoire vécue d’une passion 
Monique Leroux, sa compagne (institutrice à Cour-Cheverny pendant 30 ans), nous a évoqué quelques péripéties vécues aux côtés du collectionneur : « Les dimanches après-midi étaient entièrement consacrés à la recherche de briques dans la région, ou au repérage d’anciennes tuileries désaffectées. Michel se promenait toujours le nez en l’air, pour admirer les toitures ou les façades décorées, y compris en conduisant, ce qui n’était pas très rassurant… J’ai moi-même été contaminée par ce virus… et observe beaucoup les constructions : on y trouve souvent des éléments très intéressants. 
Partis un jour à Saint-Émilion pour acheter du vin, nous sommes revenus avec un petit carton de bouteilles, le reste de la voiture étant rempli de briques. 
Il était à l’affût de tout : c’est ainsi qu’il a un jour appris la vente d’une maison de Mer, où avait habité le célèbre céramiste Alexandre Bigot et où était installée la fameuse « frise aux souris » dans une véranda dont les acheteurs envisageaient la démolition… Heureusement, Michel est intervenu et a pu sauvegarder cet ouvrage exceptionnel ». 
Arrivé à la retraite, Michel a pu commencer à trier ses briques et à les installer chez lui dans des présentoirs adaptés. Cela lui a permis de faire visiter sa collection à ses amis ou à des groupes (associations, etc.) pour des visites guidées auxquelles je participais. C’est à cette époque qu’il a élargi le champ de sa collection, en s’intéressant aux objets de décoration intérieure et extérieure en céramique, et à réunir une très importante documentation (historique, technique…) qui constitue une mémoire unique de cette industrie »
Sa relation avec le Musée de Sologne l’a amené à diversifier et approfondir ses recherches et à donner à sa collection une dimension très élaborée… Cela lui a également permis de donner un sens à sa passion, en mesurant le réel intérêt de sa collection qui participait à la sauvegarde du patrimoine, et envisager sa pérennité… 

Une trace de notre passé artisanal et industriel 
Michel Pasquier avait créé un abattoir de porcs dans les années 70 à Contres. Sa modestie et son humour l’amenaient à déclarer qu’il était « diplômé de Sciences porc »… ; il aurait pu aussi se déclarer brickostampaphile, puisque c’est ainsi que sont désignés les collectionneurs de briques estampillées, mais aussi céramologue, et même historien, car grâce à lui, c’est tout un passé industriel et artisanal régional, national et mondial dont la mémoire a été conservée et portée à la connaissance des générations futures. 

Merci à Frédéric et Antoine Pasquier, et à Monique Leroux d’avoir confié leurs souvenirs à La Grenouille, et de les partager ainsi avec ses lecteurs. Michel Pasquier à son domicile de Cour-Cheverny (en 2013), devant le portrait d’ Alexandre Bigot. Au mur (à gauche), les photos de la véranda de la maison du céramiste, à Mer. 

La Collection Pasquier "Céra Brique" à Romorantin

Céra'Brique
La Grenouille a rencontré plusieurs membres du musée de Sologne et de l’association « Les Amis du musée de Sologne » qui lui ont évoqué la création de l’exposition « Céra’Brique » qui abrite désormais tout ce qu’a rassemblé Michel Pasquier. 

Une partie de la collection a d’abord fait l’objet d’une exposition temporaire en 2013 au Musée de Sologne, qui a permis de donner au public un aperçu de cette collection exceptionnelle. 

La mise en valeur d’un trésor 
Aujourd’hui, c’est à « l’Espace Normant » que la collection « Céra’Brique » est exposée. C’est le site de l’ancienne usine de textile Normant (fermée en 1969) et occupée ensuite par la société Matra jusqu’en 2003. 
Céra'Brique
Ce lieu est aussi dénommé « Le bâtiment Hennebique », en référence à l’ingénieur français François Hennebique, qui fut l’un des premiers à déposer des brevets de systèmes de construction en béton armé à la fin du XIXe siècle. 
Cette vaste salle de 4 200 m² est un espace évènementiel, et il abrite désormais en permanence une partie de la collection Pasquier dans de magnifiques vitrines installées en périphérie de cette salle et occupant un linéaire de plus de 150 m. 
On peut y voir, bien sûr, une bonne quantité de briques estampillées : certaines sont incluses dans les maçonneries des supports des vitrines, classées par région, et on peut ainsi découvrir des origines très variées provenant de toute la France et du monde entier. Mais l’exposition nous présente bien d’autres objets… : • des éléments de construction en terre cuite : tuiles, tuiles de rive, tuiles chatières, antéfixes (1), balustres (2), métopes (3), décorations de jardin, briques et tuiles vernissées, carreaux… • une soixantaine de machines et outils de briqueterie ; • des objets de décoration architecturaux en céramique : épis de faîtage, frises, cabochons, frontons, ou de décoration d’intérieur : cheminées, poêles, etc. • des documents (images, maquettes, textes, croquis, etc.) qui nous informent sur l’histoire de cette industrie et des noms qui y sont associés (Perrusson, Loebnitz, Bigot, ...). 

Un projet très élaboré 
L’exposition a été conçue autour de 6 thématiques : 
- l’argile matériau universel ; 
- le savoir-faire du tuilier ; 
- ces briques qui colorent la France ; 
- de la céramique à tous les coins de rue ; 
la céramique, décor d’intérieur et d’exception ; 
- Alexandre Bigot au grès de l’art nouveau (allusion aux grès émaillés que ce célèbre céramiste, originaire de Mer, a utilisés dans de nombreux éléments de décoration). 
Ne sont exposés que 1 000 objets sur les 7 000 (dont 4 000 briques) que compte la collection… le reste est conservé dans des réserves et soigneusement inventorié, pour d’éventuelles recherches ultérieures. 
Michelle Massault et Fadhila Smatel, salariées du Musée de Romorantin, et Yves Auger, tous trois membres de l’association des Amis du Musée de Sologne, ont évoqué pour nous la genèse de cette exposition…. 
« À l’origine, c’est un ami de Michel Pasquier, passionné par les briques et membre de l’association des Amis du Musée de Sologne, qui lui a suggéré d’adhérer à l’association. Quelques années plus tard, Michel Pasquier en est devenu le président, et c’est tout naturellement qu’il a, le moment venu, décidé de vendre sa collection à la ville de Romorantin Lanthenay, qui gère le Musée de Sologne. Sa seule exigence était que cette collection ne soit pas dispersée mais conservée dans un unique lieu. » 
C’est au moment de ce transfert que Julie Brossier-Duclos, muséographe, a intégré le Musée de Sologne et a orchestré dès 2010 toute la mise en valeur de cette collection dans le projet Céra’Brique. 
Vint ensuite la réalisation de l’exposition temporaire en 2013, qui a donné au public un petit aperçu de cet ensemble, en attendant la création de l’exposition permanente. 
Julie a travaillé pendant 10 ans à ce projet muséographique, et une dizaine de bénévoles de l’association des Amis du Musée de Sologne ont participé à la mise en place de l’exposition. 
Ce travail a consisté, entre autre, à inventorier tous les objets de la collection. Puis il a fallu emballer et déménager l’ensemble avec précaution depuis Cour-Cheverny et ce ne fut pas une mince affaire : certains objets étant très lourds (malaxeurs, presses, etc.) et beaucoup d’autres très fragiles… Les 7 000 objets ont ensuite été photographiés, mesurés, numérotés et classés par catégories, en s’appuyant sur une recherche documentaire importante (catalogues des fabricants, cartes postales, photos d’architectures locales, etc.) pour mettre en valeur chaque pièce en vue de l’exposition, dans l’objectif d’une présentation didactique pour chacun d’entre eux. 
Mais un événement a perturbé la réalisation du projet : les inondations de juin 2016 qui ont submergé pendant presque une semaine environ 80 % de la collection... Il a donc fallu ensuite nettoyer, sécher et ré-étiqueter chaque objet, toujours en prenant mille précautions…, travail fastidieux réalisé par une vingtaine de bénévoles très motivés, pendant plus de trois mois. 
Céra'Brique
La réalisation de l’exposition permanente à l’Espace Normant a pris 4 mois, de décembre 2016 à mars 2017. Des professionnels ont construit la structure des vitrines. Ensuite, une dizaine de bénévoles, pilotés par les responsables du Musée de Sologne et avec l’aide des moyens humains et matériels des Services techniques de la ville de Romorantin, ont réalisé un travail très précis de menuiserie, d’agencement, de décoration (pour équiper ces vitrines, disposer et mettre en valeur les objets, machines et maquettes), et de mise en place des panneaux explicatifs.

Le partage d’une passion 
Michel Pasquier à son domicile
de Cour-Cheverny en 2013
Cette exposition a été labellisée « Musée de France » par la Direction des Affaires culturelles de la Région Centre. Elle est unique en France : il existe quelques expositions consacrées à la brique, mais de dimensions plus modestes ; quant aux céramiques décoratives, nulle part ailleurs ne sont réunis autant d’objets de différentes origines constituant un immense témoignage de toute une page de l’industrie et de l’architecture françaises. 
Michel Pasquier est décédé à la maison de retraite de Cour-Cheverny le 23 mars 2017, dans sa 86e année, et n’aura donc pas pu partager le plaisir et l’intérêt que procure au visiteur la présentation de sa collection dont il a patiemment et amoureusement réuni les éléments pendant plus de 20 ans. Mais heureusement, sa passion va maintenant pouvoir profiter à tous à l’Espace Normant. 

L’exposition Céra’Brique a été inaugurée le 8 avril 2017 
Elle est accessible au public lors des évènements culturels programmés à l’Espace Normant et sur demande pour des visites guidées, en groupes de 10 personnes minimum. La visite dure environ 2 heures. 
Les autres modalités d’accès à l’exposition pour les mois à venir ne sont pas encore connues. Elles seront publiées au cours du second semestre 2017 et La Grenouille vous en informera dès que possible. 
Merci au Musée de Sologne et à l’Association des Amis du Musée pour leur accueil et les informations fournies à La Grenouille pour la réalisation de cet article. 

Renseignements : 
Musée de Sologne : tél. 02 54 95 33 66 
museedesologne@romorantin.fr 
www.museedesologne.com 
Facebook : Musée de Sologne et Association les Amis du Musée de Sologne 

(1) Antéfixe : motif placé sur les toits ou corniches d’un édifice à l’extrémité d’une rangée de tuiles. 
(2) Balustre : petite colonne, élément d’ornement de balustrade. 
(3) Métope : panneau architectural de forme rectangulaire, le plus souvent décoré de reliefs.

Le Triton - La Grenouille n°36 - Juillet 2017

Voir aussi l'article consacré à Michel Pasquier dans le n°3 de La Grenouille

Complément d'information : à partir du 3 février 2018, l'exposition est ouverte le mercredi après-midi de 14h à 17h en visite libre. L'exposition sera également ouverte en continu au mois d'août 2018.
Tarif 2 € en visite libre - gratuit pour les enfants de moins de 10 ans - groupes sur réservation 
Céra'Briques - Espace Normant 
2, avenue François Mitterrand 
41 200 Romorantin 
Tél. : 02 34 06 10 34 
www.museedesologne.com






Et aussi les faïences...


Michel Pasquier collectionnait aussi les faïences (objets en terre cuite émaillée ou vernissée) et avait réuni des pièces remarquables, d’origines diverses (faïences de Blois, de Gien, d’Orléans, de Nevers, d’Ecuisses, etc.), souvent uniques et de toute beauté. 
Cette collection sera mise en vente le samedi 23 septembre à 14 h chez Maître Pousse-Cornet, 32 avenue du Maréchal Maunoury à Blois. 


La faïence de Blois 

Citons également la parution récente du livre (bilingue français-anglais) « La faïence de Blois 1862 - 1953 », de Martine Tissier de Mallerais, conservateur en chef honoraire du patrimoine. 
Cet ouvrage, illustré par le photographe Michel Berger, nous raconte l’histoire des faïenciers de Blois (Ulysse Besnard, dit Ulysse, Émile Balon, Gaston Bruneau, Josaphat Tortat, Adrien Thibault) et présente de nombreuses photographies de superbes objets : vases, plats, assiettes, pieds de lampe, mais aussi souliers, encriers, et même un violon… Bon nombre d’entre-eux proviennent de la collection de Michel Pasquier. 

Berger M Editions - 39 euros.
En vente en librairie et sur www.bergermeditions.com