L'exploitation du tabac à Cour-Cheverny

La Grenouille s’est intéressée à l’exploitation du tabac sur la commune de Cheverny et a rencontré quatre témoins de cette époque.

Le premier, Bernard Givierge nous livre par écrit ses souvenirs de l’époque où son père Henri cultivait une parcelle de tabac à Cheverny.
Document de la SEITA certifiant la fin
de cueillette du tabac chez Henri
Givierge, daté du 15 septembre 1937
« Le tabac est originaire de l’île de Tabago, aux Antilles. Cultivé dans de nombreux pays, il est importé en Europe par les espagnols, puis vulgarisé en France par Jean Nicot, ambassadeur de Catherine de Médicis vers 1570-1580. En France, la culture du tabac n’était autorisée que dans 25 départements.
À Cheverny, la culture du tabac concernait environ une douzaine d’agriculteurs qui obte­naient ainsi un complément de revenus. Parmi eux, Henri Givierge a cultivé le tabac de 1935 à 1956. Les surfaces exploitées excédaient rarement un demi hectare.
La culture, la fabrication et la commercialisation du tabac étaient sous le contrôle de l’administra­tion des tabacs de la régie, dont la dénomination officielle est « Service d’exploitation industrielle des tabacs et des allumettes » (S.E.I.T.A.).

La culture et la récolte du tabac
Les graines, de la variété « Paraguay » étaient fournies par la SEITA et semées sous chassis. Les parcelles qui recevaient les jeunes plants étaient déclarées à la SEITA. Les rangs étaient espacés de 0,66 m et les plants positionnés par intervalles de 0,33 m, soit 46 000 plants à l’hectare. Un agent de la SEITA contrôlait avec un décamètre.
La plante, dont la fleur est rose, peut atteindre 2 mètres de haut. Lorsqu’elle atteint un mètre, on enlève 3 ou 4 feuilles basses de mauvaise qualité, puis on écime le pied au dessus de la 9e feuille. Ensuite, il y a 3 cueillettes de 3 feuilles dont la qualité est différente, allant du blond clair au blond foncé et au marron.
La récolte terminée, il fallait couper les pieds pour éviter toute repousse pouvant servir à une production frauduleuse.
Le séchoir de Mme Chenu
(ancienne propriété de la famille Besnard)
Les feuilles récoltées étaient transpercées par une aiguille de 2 m entraînant une corde, pour en faire des guirlandes. Celles-ci étaient suspendues dans des séchoirs à tabac (des hangars bardés de planches non jointes afin de permettre une ventilation pour un séchage rapide).
En hiver, les feuilles étaient triées en diffé­rentes catégories, selon la qualité. Puis on réalisait des manoques (1) de 24 feuilles, plus une 25e qui servait de lien. Ces manoques étaient mises en balles très serrées et livrées à la SEITA, à Blois ».
Bernard Givierge

Volets mobiles sur le séchoir de
M. et Mme Hey (ancienne propriété de
la famille Besnard)
Claude Chéron : « Vers l’âge de dix ans, chaque été, de nombreux enfants étaient comme moi embauchés pour la cueillette du tabac. Grâce à notre petite taille, nous étions plus à l’aise que les aînés qui devaient cour­ber le dos pour ne pas abîmer les feuilles supérieures. Nous devions couper 3 feuilles maximum par pied, et les déposer soigneuse­ment en tas, en les disposant en croix. Une personne venait ensuite les ramasser en les portant soigneusement sur ses avant-bras, toujours avec le souci de les garder intactes.
Il fallait travailler soigneusement et précisé­ment ; un jour l’inspecteur a repéré un plant sur lequel 4 feuilles avaient été coupées, au lieu de trois, et c’était mon oeuvre… : je me souviens encore de « l’avoinée » à laquelle j’ai eu droit…
Le travail se poursuivait dans le séchoir ; les enfants travaillaient en général près de la porte, car l’odeur de nicotine était très entê­tante. Les feuilles étaient déposées à plat sur des tables, placées par deux, face contre face, et enfilées ensuite sur une ficelle passée dans la tige. L’ensemble était accroché dans le haut du séchoir ; l’exploitant devait ensuite surveiller le séchage, en vérifiant qu’il n’y avait ni feuilles collées, ni pourriture.
Tout ceci rappelle de bons souvenirs, avec l’odeur du tabac dans les champs, les chan­sons pendant la cueillette, de bons repas et goûters, et un peu d’argent de poche… ».

Les bottes de ficelles, utilisées pour
constituer les manoques, encore
présentes dans le séchoir
de Gérard Besnard
Gérard Besnard : « Dans les années 30 à 80, à Cheverny, quelques agriculteurs prati­quaient la polyculture : la vigne, les asperges, les céréales et aussi le tabac. Maurice, mon père, faisait partie de ceux-là et cultivait environ 4 hectares de tabac au lieudit La Rue Colin.
À l’extrémité de chaque parcelle, sur une feuille placée dans une boîte sur un piquet, étaient répertoriées ses caractéristiques (sur­face, nombre de rangs, etc.), pour permettre au contrôleur de la SEITA de vérifier le res­pect des règles.
Lors de la cueillette, on éliminait d’abord les feuilles basses de mauvaise qualité. Venaient ensuite trois cueillettes : de pied (3 feuilles), médiane (3 ou 4) et de tête (4 ou plus) de qua­lités différentes.
Puis venait le travail dans le séchoir (hangar bardé de planches, ou parfois de tôles, et muni de volets ou de ventaux mobiles pour favori­ser la ventilation) (2). Avant la construction de ces séchoirs spécifiques, le tabac était séché dans les granges et les greniers, répandant son odeur dans toute la maison… Cela per­mettait d’ailleurs de protéger les charpentes, car l’odeur du tabac éloignait les insectes.
Les feuilles étaient posées sur des tables et ensuite assemblées par deux, les tiges étant pincées sur l’enfileuse, petite machine élec­trique qui permettait de passer une aiguille tirant une ficelle les traversant. On constituait ainsi des guirlandes de 40 feuilles accrochées sur des liteaux d’environ 1,60 m de long, eux-mêmes attachés à chaque extrémité sur des cordelettes tous les 60 cm environ. Cet en­semble de guirlandes était ensuite monté par un treuil jusqu’au sommet du séchoir qui pou­vait atteindre une dizaine de mètres de haut, et positionné précisément sur des pannes avec une très longue perche tenue à bout de bras. Le séchoir était ainsi petit à petit entièrement rempli par la récolte. Tout ceci constituait un travail très physique.
Le séchage se prolongeait jusqu’en novembre. Les feuilles, devenues d’un brun clair à brun foncé, étaient ensuite triées une par une, selon leur qualité (pas de cassures ni de pour­riture…) et rassemblées en manoques de 24 feuilles, la 25 e enroulant le tout. On constituait ensuite des balles de 40 kg, avec une presse, pour les livrer à la SEITA de Blois».

Le tabac est un type de culture très prenant et exigeant
Mario Barbosa a cultivé le tabac à Cheverny à partir de 1973, jusqu’à sa dernière récolte en 1981. Ces années là ne connaissaient déjà plus les mêmes contraintes légales ni le même environnement économique et culturel quant à la consommation de tabac que les décennies précédentes.
Mario Barbosa : « On ne remplissait plus les documents qui attestaient de la fin de la culture auprès de la SEITA. On n’en était pas à 500 ou 1 000 pieds de tabac près sur l’exploi­tation, c’est la récolte qui comptait. Quand on a commencé à planter avec des machines, l’écartement des rangs a été modifié en consé­quence : deux rangs serrés et deux rangs plus espacés pour laisser passer la machine et faciliter la cueillette. Il fallait planter à partir de la première semaine de mai et ne pas dépas­ser le 20 mai. On faisait 3 récoltes. Les deux premières fin juillet/début août, la troisième fin août/début septembre. D’abord on cueillait 3 feuilles basses, puis 4 médianes et 3 à la tête : soit 10 feuilles. Plus tard, on est passé à 12 feuilles. Les médianes étaient les meilleures, les feuilles de tête étaient les plus épaisses et servaient notamment à fabriquer les Gitanes maïs très chargées en goudron. Avec les mé­thodes de fermentation employées par les fa­bricants de cigarettes, on éliminait cependant beaucoup de goudron. Le conditionnement des feuilles de tabac se faisait sous forme de balles rectangulaires d’une trentaine de kilos. Je n’ai pas connu les manoques.
Je livrais la première cueillette fin décembre et les deux autres fin janvier/début février. Un prix de base était défini auquel on ajoutait une prime à la qualité. Le contrôleur arrachait un échantillon de chaque balle pour en apprécier la qualité... il faut reconnaître que les balles n’étaient pas toujours homogènes ».

Les types de tabacs cultivés
« J’ai cultivé le tabac Burley, tabac clair ou brun très léger qu’on pouvait mélanger au blond de Virginie. Je n’ai produit qu’un an du tabac de Virginie, dont la production demandait encore plus d’exigences. Plus sensible au terrain, on ne pouvait le sécher qu’au four, alors que le Burley séchait sous abri à l’air libre.
Les cigarettes légères étaient fabriquées uni­quement avec la première récolte. Par la suite, on a ralenti les amendements pour ne pas trop charger les feuilles de tête devenues plus dif­ficiles à commercialiser. La SEITA produisait à peine assez pour ses besoins et achetait du tabac super léger dans d’autres pays pour le mélanger à du plus fort.
De 1979 à 1981, tout a basculé. Le premier choix a été déclassé et la production n’a plus été payée convenablement. De plus, ces 3 années ont été très mauvaises sur le plan cli­matique ».

Propos recueillis par La Grenouille et Le Tri­ton - La Grenouille n°34 - Janvier 2017

(1) Manoques : petites bottes de tabac en feuilles
(2) On peut voir encore quelques-uns de ces séchoirs, notamment à la Rue Colin, à la Soulardière ou à Villavrain sur la commune de Cheverny.